Avant toute chose, c’est avant la vie et avant ce qui viendra, maintenant. Entretien avec Noé, auteur-compositeur-interprète bruxellois de vingt-trois ans, à l’occasion de la sortie de son premier album.

J’ai écouté attentivement l’album de Noé et voici que nous nous retrouvons autour d’un café dans un bistrot saint-gillois où il n’a pas ses habitudes. Je l’interromps dans sa lecture, il m’interrompt dans la mienne. Aparté au milieu d’autres conversations, dans les bruits de fourchettes, d’assiettes et de tasses de thé, les voix se mélangeant, une après-midi de novembre. Il voudrait bien demander qu’on coupe la musique mais il ne le fera pas. Derrière le noir dont il est vêtu, derrière sa voix singulière, se cache une inquiétude. Crier en public, ce n’est pas son genre. Il faut que la voix porte vraiment, qu’elle-même porte quelque chose. C’est peut-être aussi cela, chanter. Inventer, avant et après, des mélodies qui porteront au-dessus du bruit ambiant, des mélodies qui réclameront l’écoute, des mélodies si peu bruyantes qu’elles attireront les oreilles pour leur souffler les éclats intérieurs, ceux qui deviennent dicibles le temps d’une écoute. Rencontre en cours de route…

lL centre fermé du Steenokkerzeel, devant lequel Noé a chanté cette année à l’occasion du festival Steenrock.
Photo © Nathalie Frennet.

« Avoir peur et aimer ça. Jouer. Juste. Rien d’autre. Faire semblant ou vivre nos vies… » (Jean-Luc Lagarce.) Cela évoque-t-il quelque chose pour toi ?

Jouer est un mot ennemi pour moi. Et pourtant certains diront que c’est ce que je fais. Je ne suis pas certain de savoir jouer. Disons que ça ne fait pas vraiment partie de mon vocabulaire. Dans le jeu, il y a une dimension de plaisir qui m’est plutôt étrangère. Ou, plutôt, je ne peux pas identifier le plaisir que je prends ou que je ne prends pas à faire ce que je fais. Je ne suis pas autre chose que ce que je fais, je ne porte pas de costume, pas de masque. J’ai une mission, celle de me débrouiller pour chanter. Et je vais même te dire, dès que je sens que quelqu’un joue, je m’éloigne.

Avec Est-ce que comme avant ?, ton enfance et la mémoire de tes grands-parents se mêlent aux éléments déchaînés du monde. Tout est prêt à se soulever, comme lorsqu’on dit d’une tempête qu’elle se lève. Être un orage, se confondre avec des vagues, sentir le volcan à l’intérieur. Cet enfant peut tout envoyer valser. Vagues déferlantes, ouragans. Les lumières explosent, les surfaces volent au vent, le temps sort de ses gonds, le monde est sens dessus dessous. On peut penser à ses grands-parents pour acquérir la force de soulever des montagnes, comme un usage non nostalgique de la mémoire qui reconfigure un désir. Déchaînement et réouverture des possibles.

Donc ?…

Donc… comment un retour de la mémoire peut-il porter un désir quant au futur ?

« Désir », c’est comme « jouer »… Je connais mal… Je parlerais plutôt d’obligation, de devoir. Le clip d’Est-ce que comme avant a été réalisé par Claudio Pazienza, à qui j’ai laissé carte blanche. Un clip singulier, gênant, violent, tellement il sent la vie et tellement il dit ce qu’on sait tous : un jour nous naissons et un jour nous redevenons poussière. On y voit des images d’enfance, de repas de famille. Et la force du clip, c’est, en effet, de basculer dans aujourd’hui, pour éviter toute nostalgie gémissante. La mémoire est une source inépuisable pour écrire, on le sait. Le tout est de la laisser venir, tout en lui résistant, en la malaxant.

Aux « éléments déchaînés du monde » dont tu parles, je répondrais par mon prénom. Groupe ou chanteur solo, je l’ai toujours gardé. J’aurais bien aimé m’en défaire mais je n’ai pas le talent de la métamorphose ni de la posture. Je manque cruellement de souplesse. Ma musique porte mon nom. Je ne ferais pas ce que je fais si je ne m’appelais pas Noé, si je ne me sentais pas Noé. Est-ce que j’aime mon prénom ? Pas spécialement. J’imagine qu’on a dû te taquiner, toi-aussi : « Tu t’appelles Noé ? Comme le déluge ? Elle est où, ton arche ? etc. » Ma réponse est, sérieusement : « Oui, Noé, comme le déluge. » Noé, chance et fardeau. Si je ne m’appelais pas Noé, je n’aurais pas su affronter tous ceux qui, avec de bonnes ou de moins bonnes intentions, ont cherché à me faire chavirer. En revanche, si je portais un autre prénom, j’aurais sans doute beaucoup plus d’amis que j’en ai aujourd’hui.

Je viens d’une famille où rien n’a été facile pour personne. Rien n’a été offert à personne. Chacun a soulevé des montagnes pour transformer la douleur en joie, dans la mesure du possible. Je n’ai pas une vision romantique de la nostalgie. Que vivre soit difficile mais mourir impossible, d’accord, bon, c’est mon problème. Mais la question c’est : et maintenant, on va où, on fait quoi ? « C’est quand qu’on va où ? », comme dirait l’autre.

Tout l’album joue sur le temps. C’est une variation sur ce thème, partout. Avant toute chose. C’est comme si tu voulais par là remonter le monde, remonter le temps, revenir, avant ces passés dont tu parles, peut-être pour vivre enfin – chansons d’avant la vie, donc. Et puis, il y a le futur qui vient sans cesse, car avant toutes choses, au pluriel cette fois, c’est aussi, désormais, avant quoi que ce soit et coûte que coûte : « Ce sera ça ou rien » - ode à l’avenir. Avant toute chose mais aussi avant toutes choses ?

L’album s’est longtemps appelé Posthume (1994 - 2017). Ça voulait dire : « Ça sortira un jour. » Ça me donnait du courage, ça m’amusait et c’était une façon de mettre un terme à ma première époque musicale et, en quelque sorte, à ma première vie. D’un autre côté, je n’avais pas énormément de plaisir à prononcer le mot « posthume » et je craignais que cela donne une fausse image de l’album. Il est coloré, rythmé. Il n’a rien d’une pierre tombale. J’ai donc cherché une formule pour dire la même chose mais de façon plus lumineuse, en regardant devant plutôt que derrière. J’ai pensé « première époque », « première vie », « l’autre vie », « au commencement ». Le temps est chaque fois au centre : le fuir, le retrouver, réparer… Puis je me suis souvenu que, dans mes tiroirs, j’avais une chanson qui s’appelait Avant toute chose. J’ai foncé au studio avec Leila pour l’enregistrer et pour donner son nom à l’album.

Je n’ai pas eu mille rêves. J’en ai eu un : sortir un disque le jour de mes vingt ans. J’y étais presque. Puis d’autres chemins se sont ouverts. J’ai donc trois ans de retard sur mon rêve. Trois ans à faire des listes, à remplir et à vider les tiroirs. Trois ans à jouer avec les années, à me souvenir de qui j’ai été, à m’efforcer d’être celui que j’étais hier, alors que, intimement, je suis persuadé d’être déjà celui que je serai demain. Mais aussi, et peut-être surtout, trois ans à faire des concerts avec des camarades talentueux.

Le groupe au Low Man’s Land Studio. © Noé

« Hommage au charme violent des écueils / Qui m’apprendront que vivre est l’art de faire son deuil », chantes-tu dans Avant toute chose, le piano-voix de l’album. De l’extérieur, certains pourraient percevoir nos vies sous une certaine douceur, mais étrangement, c’est comme si nous partagions ce sentiment d’une enfance placée sous le signe du deuil. Comme s’il fallait en finir avec quelque chose.

Il m’arrive encore de dire à des proches, lorsque je suis face à une situation ou, simplement, à un paysage qui me flingue le moral : « Quelle horreur, ça me rappelle mon enfance ! » Pourtant, sur papier, j’ai eu une enfance agréable ou, en tout cas, chanceuse. Alors, comment expliquer ça ? Comment expliquer que, oui, je passe autant de temps à être pleinement celui que je suis, que de temps à envisager de changer de peau, de nom et de pays ? Autant dire que ça fait du monde dans le miroir. C’est sans doute parce que je sais complètement qui je suis et parce que je ne sais absolument pas qui je suis que j’écris des chansons. Le jour où je saurai, le jour où tout sera clair, j’arrêterai. Mais on n’en est pas encore là !

Parfois j’ai l’impression d’écouter tes morceaux comme des « chants d’adieu ». Adieux aux autres, adieux aux espoirs, aux mots parfois, presque, mais pour toujours mieux les retrouver ?

La plupart des chansons d’Avant toute chose sont des chants d’adieu, en effet. En studio, lorsqu’un musicien avait du mal à interpréter l’un ou l’autre passage, je lui disais, en riant : « Pense enterrement, pense enterrement. » Au cœur, Jonas, Charleville, l’Enfant qui est là, Par le feu, la Vie courante… toutes ont été conçues, dans leur écriture, comme s’il s’agissait de ma dernière chanson. Toutes ont été conçues dans une idée de « disparition ». C’est leur force et leur faiblesse. Leur force, parce que ça fait un répertoire fait de « montagnes », comme m’a dit l’un des musiciens. Leur faiblesse, parce que, du coup, on peut trouver que ça manque de légèreté et de… comment dire… de petites histoires. Parce que « l’existence », c’est de la grande histoire. Mais une grande histoire faite de petites histoires. J’y travaille, pour la suite.

Au coeur a été écrite à la veille d’un long voyage duquel je ne pensais pas forcément revenir. Il se trouve que j’en suis revenu. Mais à ce moment-là de l’histoire, je ne le savais pas encore.

C’est une vie nouvelle sans celui que j’étais
Dans un jardin nouveau sans celui que j’étais
Sans famille à revoir sans personne à pleurer
Il est là le départ rien ne peut me freiner
Pour la pluie de lumière qui coule dans tes yeux
Je chanterai des terres qui me sont inconnues
Des torrents de peurs bleues qui me sont étrangères
C’est une vie nouvelle le voyage est partout
Le cœur est-il au bout ?
(Au cœur.)

L’adieu aux mots dont tu parles est incarné par Est-ce que comme avant. À tel point qu’après l’avoir écrite, je me suis dit : « Voilà, je suis arrivé au bout, ça y est, j’ai épuisé le stock, j’arrête tout, je change de vie. » Je l’ai quand même chantée aux musiciens de l’album et je me suis effondré. Ils m’ont ramassé à la petite cuillère et ils ont fabriqué le merveilleux arrangement de la chanson.

Dans la Vie courante, tu évoques un amour déchiré mais un amour qui résiste, qui subsiste. Les sentiments vifs restent intacts. Un chagrin, une douleur, des blessures, intactes elles aussi. C’est d’être autant malmenées et altérées tout le temps que les amours et les blessures qu’elles contiennent restent intactes ?

La Vie courante évoque, de loin, l’histoire de Vladimir Maiakovski et Lili Brik. Après avoir écrit cette chanson, ainsi que Charleville, au cours du même voyage, je me suis dit : « Enfin des chansons qui ne parlent absolument pas de moi ! » Tu parles ! Ces chansons m’apprenaient que non, je ne m’étais pas remis de toutes les blessures qui m’avaient fait quitter ma ville. Et c’est peut-être ce qu’on ne cesse d’altérer qui finit par rester intact, paradoxalement, comme on peut dire d’une chose qu’elle « demeure en mouvement ».

Tempelhof. Photo © Leila Vander Ghinst Lachterman

Et puis il y a le souffle. L’enfant essoufflé [l’Enfant qui est là]. De l’air, de l’air [Est-ce que comme avant ?]. Respirer n’ira jamais de soi [Avant toute chose]. Au bord de l’asphyxie [Tempelhof]. Nous naissons en pleurant, c’est même le premier acte, le dépliement des poumons qui signe notre entrée dans le monde extérieur où nous respirerons jusqu’à nos derniers sanglots, ou derniers souffles en tout cas. Ton album est fait et défait de cris, de pleurs, d’éclats de voix, de déchirements. Les enfants grandissent en pleurant. Mais avant toute chose, et jusqu’au bout, respirer ?

C’est intéressant que tu aies entendu tout ça, je n’avais pas remarqué, alors que je suis asthmatique. Une nuit sur cinq, je dois me contenter d’un filet de respiration. Une nuit sur cinq, je dois élaborer des techniques, physiques ou mentales, trouver des positions. C’est très angoissant. Ce n’est donc pas un hasard si l’idée du souffle est présente dans mes chansons.

Mon disque a pu sortir dès lors que j’ai réussi à mettre certaines questions de côté et à me dire ceci : puisque c’est la fin du monde, puisque tous les réseaux saturent, puisque nous saturons tous, par quel chemin, moi, petit moi, puis-je respirer ? Mais aussi comment respirer, pourquoi respirer et où respirer ? Ensuite, selon les périodes, les réponses sont différentes. Parfois, c’est lutter pour des causes sociales. Parfois, c’est, au contraire, s’isoler au maximum. Je ne fais pas de grandes études, je me fous du marketing et de l’ultra-communication, j’ai quelques bons amis mais pas de bande de potes et j’en suis encore là : comment respirer ?

Certains artistes revendiquent le contrôle absolu, d’autres le « lâcher prise » total afin de « laisser parler l’inconscient ». Qu’as-tu accepté de ne pas maîtriser ?

Si on parle musique, je contrôle tout, mais ce n’est jamais pour pouvoir dire : « C’était mon idée. »  Non. Mais quand je dis à un ingénieur du son : «  Je pense qu’il y a un peu trop de réverbération sur ma voix », qu’il me répond « non », et que deux mois plus tard, il me dit : « Je pense qu’il y a un peu trop de réverbération sur ta voix, c’est dommage, ça aurait pu être mieux », ça me rend dingue. Ensuite, l’album n’est pas interprété par des « musiciens de studio » mais plutôt par des musiciens-créateurs qui fourmillent d’idées. C’est à la fois une chance et un challenge. Lorsque Vincent Dewannemaeker m’a joué ce qu’il avait composé pour Est-ce que comme avant et Jonas, c’était beau, simple et juste. Différent et certainement meilleur que si j’avais composé seul ces chansons-là. Idem pour Brice Deconinck, qui a proposé les accords de Par le feu. Andrea Pesare, Nathan Van Brande, Arthur Lonneux, Benoît Leseure, Dorian Dumont, Samuel Marie et Leila ont eux aussi énormément contribué à la richesse sonore du disque. En répétition, je n’ai jamais viré de bord : la meilleure idée musicale « gagne ». C’est tout. Si c’est pas la mienne, c’est pas la mienne. Si c’est la mienne, c’est la mienne. Y a pas d’ego. L’important, c’est la cohérence de la chanson. Ce qui compte, c’est pas moi, c’est la chanson. Le poète Antonio Moyano me disait  : « Que doit faire un poète ? Écrire un bon poème. » Que doit faire un auteur-compositeur ? Écrire une bonne chanson.

Et dans la création, qu’acceptes-tu de ne pas maîtriser ?

Est-ce mon inconscient qui parle lorsque je chante « une porte blanche », dans l’Enfant qui est là ? Sans doute. Est-ce que j’étais dans un état de transe lorsque les textes-fleuves de Charleville et de la Vie courante ont jailli ? Sans doute. Mais je ne veux surtout pas décoder ma méthode. J’ai terminé une chanson, hier. Je l’ai écrite d’une traite, ce qui m’arrive rarement. Je ne sais pas comment, je ne sais pas pourquoi. Mais elle est là, posée sur mon bureau. C’est tout ce qui compte.

En studio. Photo © Nathan Van Brande.

En fait, en te parlant, je me souviens pourquoi je tenais à ce disque-ci et pourquoi j’estimais qu’il ne pouvait pas aller à la poubelle : c’est un album immature, en mouvement. Et, en chanson, c’est de plus en plus rare. Le nombre de fois qu’on peut lire, dans le journal, qu’untel a sorti le disque de la maturité. Quel intérêt ? Et quelle maturité ? Ce qui compte, c’est le bouillonnement !
Voilà pourquoi je tiens à ces chansons. Non, ce ne sont pas des chansons « normales ». Oui, certaines sont indigestes. Eh bien, j’y tiens ! La parole d’Avant toute chose est une parole précieuse. Pas parce que c’est la mienne, hein ! J’insiste là-dessus. Mais précieuse parce qu’on n’a pas souvent l’occasion d’entendre une parole de véritable jeunesse. Voilà pourquoi je voulais que ce disque, qui aurait forcément été très différent, sorte lors de mes vingt ans. Pour être en accord et pour être raccord avec celui qui chante. Aujourd’hui, j’ai l’impression de faire la promotion du disque d’un chanteur de vingt ans qui est mort. En fait, c’est un peu ça. Et j’ai choisi les quinze chansons les plus indigestes, voilà, je l’ai trouvé mon putain d’argument marketing !

Longtemps, mes proches se sont étonnés que je refuse à ce point d’écouter les conseils des « professionnels de la musique », j’insiste sur les guillemets. Tu sais pourquoi ? Parce que si tu fais du rouge, et que pendant dix ans, on te dit : « Mais pourquoi ne mettrais-tu pas un peu de jaune ? », forcément, après dix ans, tu as des moments de faiblesse où tu te mets à mettre ne serait-ce qu’une trace de jaune, ne serait-ce que pour essayer. Je veux dire qu’il m’a fallu résister, résister, pour ne pas faire ce qu’on me conseillait de faire. Et c’est pour ça qu’il me fallait sortir ce disque. Parce que je n’aurais peut-être pas pu lutter une année de plus. La preuve, il m’arrive de m’égarer et de me surprendre à faire du jaune. Parce que dix ans de commentaires inutiles, ça fatigue. Plus jamais je ne ferai des chansons aussi bouillantes et aussi vivantes que Charleville ou la Vie courante. Plus jamais. Je ferai autre chose. De plus court, de plus précis. Mais des chansons hors format comme Au cœur, j’ai bien peur que ça ne m’arrive plus jamais.

Tu parlais du travail en groupe. L’album a beaucoup cherché sa voie. Comment est-ce que tu t’es perdu, ou trouvé, dans sa production et sa fabrication ? Chemin de traverse plutôt nourrissant ou encombrant ?

J’ai passé sept ans à enregistrer des chansons dans ma cave, avec guitares, piano, boîtes à rythmes, etc. J’en ai enregistré plus ou moins cinq cents. Jusqu’au jour où, il y a trois ans, l’année de mes vingt ans, j’ai rencontré des musiciens. J’ai fait des efforts pour dialoguer, pour essayer les idées de chacun, jouer les « médiateurs », exprimer avec précision mes impressions musicales et humaines. Et eux, ils ont accepté mes manières de faire, mes tics, mes tocs, et de ne pas devenir millionnaires à mes côtés. Ils m’ont fait le cadeau de croire en moi.

Photo © Cléo H.

La première année fut magique et très intense. Nous étions cinq, parfois six sur scène. C’était dingue ! On faisait énormément de musique. Puis nous avons connu quelques secousses, relationnelles et artistiques. Le genre de choses dont on dit : « Ça, c’est trop cliché, ça n’arrive qu’aux autres, pas à nous. » Mais chaque concert sonnait l’heure des réconciliations. C’était fort et émouvant, mais, forcément, temporaire. Je pense que la faille principale est venue de l’extérieur. C’est-à-dire le manque de tourneur, de manager, et, bien sûr, de label. Le fait d’être « enfermés » sur nous-mêmes alors que nous ne demandions qu’à sortir et surtout, que nous travaillions comme des dingues pour être présentables. Mais nous n’étions pas assez semblables pour tenir trois années de plus dans des caves, quinze heures par semaine.

On était prêts à faire des kilomètres pour aller jouer. Et après la plupart des concerts, on entendait : « J’aime pas la chanson française, mais vous, je vous aime bien. » Il y avait comme un gouffre entre le « public » et les « professionnels ». En février dernier, ils m’ont dit : « Écoute, arrêtons les discussions, on croit en tes chansons, fonce. T’as réservé un studio ? Eh bien, on t’accompagne. »

L’accouchement s’est fait dans la douleur, notamment parce qu’au fil des années une amitié était née entre nous. Alors, qu’est-ce qu’on peut dire et qu’est-ce qu’il faut cacher ? Je n’ai pas l’opportunisme dans le sang. Je ne pense jamais en terme d’avantages et d’inconvénients. Jamais.

Lorsque certains « professionnels » m’ont suggéré de tout oublier et de passer à un autre album, j’ai refusé. C’était capital pour moi qu’il y ait un témoignage des heures que nous avions passées à répéter et à prendre la route en groupe. J’ai préféré accepter certaines griffes ici et là plutôt que balayer tout ça et faire comme si notre histoire n’avait jamais existé. Ça ne m’étonne pas du tout et d’ailleurs, ça me réjouit complètement qu’une bonne partie d’entre eux se soient rassemblés pour former un nouveau groupe instrumental. Et ça ne m’étonne pas que le groupe s’appelle Boucan. Je pense qu’ils avaient besoin de ça, d’un boucan. C’est d’autant plus frappant quand on sait que je suis obsédé par un besoin de silence. En fait, maintenant que j’y pense, ils ont créé Boucan et moi, j’ai été enregistrer une chanson, en acoustique, qui s’appelle Ce silence !

En ce qui concerne le contenu de l’album, il n’y a pas eu de concept, ni dans le son ni dans les textes. Le mot d’ordre était simple : quelles sont les chansons sans lesquelles je ne peux pas vivre et dont l’absence d’enregistrement « figé » m’empêche d’avancer ? Et concernant le « public » : quelles sont les chansons que j’ai l’impression de n’avoir jamais entendues ailleurs ? J’ai choisi les plus immatures, les plus explosives, les plus singulières. Ceux qui me suivent depuis dix ans n’auraient, je le sais de source sûre, pas choisi les mêmes que moi. Raison pour laquelle je retourne en studio en 2018. Mais c’est une autre histoire.

Pochette de l’album signée Frank Loriou.

« C'est quand l'artiste est le plus solitaire dans son travail qu'il est le plus solidaire du monde qui l’entoure. » (R. M. Rilke.) Comment résonne en toi cette phrase de Rilke ?

La chanson Avant toute chose, chantée en duo avec Leila, m’a été inspirée par la lecture des Notes sur la mélodie des choses de Rilke : « Nous sommes au tout début, vois-tu. Comme avant toute chose. Avec mille et un rêves derrière nous et sans acte. » Rilke résonne.

Concernant la solitude… Comment dire, sans tomber dans le cliché du « chanteur solitaire » : c’est une nécessité. Ni par choix ni par ego, comme certains le pensent forcément. Très jeune, j’ai compris que je n’avais pas le temps de me disperser. Ce que j’ai retenu de l’Espace littéraire de Maurice Blanchot, c’est que si tu veux faire quelque chose, il faut déjà être en train de le faire. Sinon on théorise, on pèse le pour et le contre, on s’explique, on se justifie. J’ai rêvé d’un groupe, vraiment. Avec les musiciens de l’album, nous avons rêvé d’un groupe. Ça me déchire, ça me désole, mais ce n’est pas dans mon ADN. Je le regrette, car tout est probablement plus facile à traverser et à encaisser en groupe. Mais en musique, comme dans toute pratique artistique, on ne peut pas mentir. Enfin, si, on peut mentir, mais on ne peut pas se mentir. On ne fait pas un groupe par hasard. C’est qu’au-delà de l’envie, il y a un besoin. Moi, mon besoin, c’est de pouvoir me taire le plus possible et travailler jour et nuit. C’est la base, pour avoir des choses à dire, il faut longtemps se taire. Et en groupe, le silence est compliqué, voire impossible. Surtout quand on est obsédé, comme je le suis, par la volonté de ne pas passer pour un sale type. Alors on théorise, on justifie, on raconte, on répare. Stop ! On parlait du jeu, tout à l’heure. Eh bien voilà, pour vivre en groupe, il faut être un peu joueur. Voilà, à ta question, je répondrais par mon besoin crucial de silence.

Avant de pouvoir envisager de penser le monde, avant d’essayer de le chanter, il faut d’abord le sentir. D’autres que moi ont dit très justement que l’inspiration, c’est un souffle, une poussière qui passe et qu’il faut saisir très simplement, au bon moment. Il s’agit donc d’avoir les antennes bien affutées. Ce n’est pas possible d’écouter le monde lorsqu’on est sans cesse détourné de soi-même.

Même lorsque j’ai écrit la Ballade de Noël, en soutien aux sans-papiers afghans de l’église du Béguinage, chanson « réaliste », une fois que j’ai fait le plein d’informations et de sensations, j’ai dû m’isoler, afin de décortiquer ce qui m’arrivait. Au sens de quelque chose qui arrive, en mouvement.

Et puis, la proximité des mots solitaires-solidaires vient en conclusion de Jonas ou l’artiste au travail de Camus, non ? Et il y a le Jonas biblique. Ces récits m’ont appelé et un Jonas s’est retrouvé dans la chanson n° 9 de mon disque :

Il y a eu des décors de toutes les couleurs, des nourritures urbaines
Il y a eu des odeurs, des prairies, des rumeurs, des lèvres souveraines
Des revendications, des douleurs communes, des avenirs au combat
Dans le jour, dans la nuit, le silence ou le bruit, s’il y a eu, il y aura
J’apprends à avoir disparu
À être celui qu’on n’attend plus.

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Photo © Leila Vander Ghinst.

Noé, c’est une ombre étrange quand il sort du café, une ombre de passé et d’avenir. Ce n’est pas une mémoire chronologique, c’est une mémoire de la vie, et les choses survivent, reviennent, restent, disparaissent. « Leurs nouvelles pour moi sont vieilles de mille ans déjà » (la Vie courante). Ce sont des survivances du temps, des résurgences, des lieux revenant du temps. On voit se dessiner ses rides petit à petit, celles qui l’ont amené à préférer le doute et le risque, sans posture héroïque. On ne peut pas estimer ni expliquer les éraflures de la vie, les temps fragmentés et les morceaux qu’ils font de nous. Chanter, écrire, peut-être comme une façon de rassembler des morceaux de temps, de lieux, des morceaux de mémoire et des morceaux de soi. Ramasser et rassembler des éclats qui deviendront, ensemble, l’inestimable nécessité de continuer de rêver et de vivre nos vies.

Jouer ne se dit pas dans la bouche de Noé avec le plaisir qu’on imagine derrière le mot. Ce mot fait bégayer sa langue car il est habité d’un étrange sentiment d’inimitié. C’est un mot ennemi. Noé n’a jamais réussi à jouer ou faire semblant, il fallait bien la vivre sa vie, mais comment dès lors ? Jouer et chanter… Sans doute fallait-il retourner le mot, retourner la langue et en inventer une nouvelle, la sienne, la chanter, la crier, et toujours avoir peur. Peur, toujours, que le jeu se renverse, que les cartes se rabattent. « Ce sera ça » ou rien.

Si le discours n’est pas la vie, si son temps n’est pas le nôtre, on chante les mots pour qu’ils nous disent, pour qu’ils chantent en retour nos vérités, nos marques, nos corps, nos mémoires, nos présents, nos futurs, pour qu’avant toutes choses ils se confondent avec nous, maintenant.

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