Depuis le début du XXe siècle, les musiciens de jazz et de musiques « actuelles » se nourrissent d’œuvres baroques, classiques, romantiques... C’est dans les vieux pots que l’on fait les meilleures confitures !

 

L’esprit représente souvent l’artiste — écrivain, peintre, sculpteur, réalisateur...— comme un être mystérieux et indépendant, une sorte de Mike Horn doté d’une force créatrice divine. Pourtant, tout naît de quelque chose. Les compositeurs s’inspirent de modèles, consciemment ou non, sans quoi ils n’auraient aucune inspiration, aucun cadre, aucune règle du jeu.

En 2005, le bassiste Marcus Miller revisite le premier mouvement de la sonate pour piano n°14 (Moonlight Sonata), de Ludwig van Beethoven, dans l’album Silver Rain. L’emblématique sideman de Miles Davis et acteur important du succès de Tutu raconte avoir eu l’idée de coller un beat sur la pièce que travaillait son fils, à l’époque. Le style de Beethoven est quelquefois comparé à celui d’un musicien de jazz : le 2e mouvement de la sonate pour piano n°32 contient un rythme proche du shuffle — le swing en moins — alors que la main droite suggère une mélodie de piano-bar… Peut-être les premiers jalons du ragtime ? Sans aucun doute. Le père du style, Scott Joplin, a reçu une éducation pianistique européenne : études des doigtés et de l’harmonie, travail du répertoire classique et romantique... de la part d’un professeur allemand.

En 1976, le compositeur Walter Murphy avait déjà réarrangé le premier mouvement Allegro con brio de la 5e Symphonie du prodige allemand — un succès sobrement intitulé A Fifth of Beethoven. On y distingue quelques éléments de la sauce disco des 70’s : un duo basse/batterie épuré, sensuel et définitivement groovy ; une section cuivres et un orchestre à cordes... ou plutôt un synthétiseur imitant la texture du pupitre. Amateur de l’exercice, il réitère l’expérience en 1978 avec Toccata and funk in D minor, détournement de la célèbre Toccata et fugue en Ré mineur de Jean-Sébastien Bach. Paru un an plus tard, l’album Discosymphony contient des titres évocateurs comme Mostly Mozart (thème repris du premier mouvement Molto allegro de la 40e Symphonie) et Afternoon of a Faun (du Prélude à l’après-midi d’un faune, de Claude Debussy).

Le brésilien Eumir Deodato ouvre son album Prelude (1973) avec un arrangement funk du thème du film 2001 : L’odyssée de l’espace, initialement Also Sprash Zarathustra, poème symphonique de Richard Strauss (1896, adapté du roman de F. Nietzsche). Prelude to the Afternoon of a Faun dépeint le portrait d’un Debussy membre des Headhunters — un groove atmosphérique cuivré et teinté de rhodes — aux côtés de Stanley Clarke, Ron Carter, Billy Cobham...

Dans un registre moins funky mais tout aussi inspiré, les trois anglais de Muse sont de la partie. L’influence du répertoire européen est évidente quand on écoute les élancées lyriques du chanteur Matthew Bellamy et certaines progressions harmoniques influencées par Palestrina ou Rachmaninov. Sur l’album The Resistance (2009), la piste United States of Eurasia se clôture par une interprétation d’une Nocturne (op. 9, n°2) de Frédéric Chopin ; I Belong to You contient une section de l’air Mon cœur s’ouvre à toi, de l’opéra Samson & Dalila (Camille Saint-Saëns, 1877).

Les producteurs de hip-hop ont très largement samplé ces musiques. Le duo Kool Shen/JoeyStarr sort en 1998 son quatrième et dernier album studio : Suprême NTM. Cette pépite regroupe quelques classiques du rap conscient français : Laisse pas traîner ton fils, Seine Saint-Denis Style, Ma Benz... That’s My People boucle les deux premières mesures (légèrement pitchées) du Prélude n°4, op.28 de Chopin. Une prod. signée Sully Sefil. Le morceau Orchestrated Incident de Gramatik (Street Bangerz 2, 2009) est composé autour d’un sample du compositeur baroque Giuseppe Tartini. Cette sonate pour violon en sol mineur est connue sous le nom de Sonate des trilles du Diable, pour sa difficulté d’interprétation, grâce une anecdote rapportée par le compositeur dans une de ses correspondances. Il rêva une nuit de 1713 que le Diable était à son service et lui demanda de composer une œuvre. À son réveil, il se saisit de son violon mais ne parvint pas à se remémorer la composition du disciple ; il déclare : « La pièce que je composais alors est, à la vérité, la meilleure que j'aie jamais faite, et je l'appelle encore la Sonate du Diable. »