Dernièrement il semblerait que, pour la planète hip-hop, la question du retour aux sources soit enfin redevenue digne d’intérêt. Laurent Noël en profite pour nous proposer sa rétrospective du mouvement. 

Puisque la thématique est dans l’air du temps, grâce notamment à la série The Get Down puis à la publication de la BD The Hip-Hop Family Tree, le moment me paraît opportun pour amener sur la table un débat qui me travaille depuis longtemps : celui de la véritable naissance sous X du hip-hop, en tant que mouvement culturel, mais surtout en tant que genre musical à part entière.

Lorsque Netflix a dévoilé, fin août, les six premiers épisodes de sa nouvelle série événement The Get Down, on pouvait penser que justice serait enfin faite... Raté ! Si la réalisation et la bande-son s'avèrent diablement efficaces, si le contexte historique et certains personnages secondaires sont bien réels, les personnages principaux, à savoir le groupe d’ados sur lequel est centrée l’histoire, sont eux fictifs. Sincèrement, The Get Down est une bonne série. Mais l’occasion de rendre hommage aux vrais pionniers, retombés depuis dans l’anonymat le plus total, et d’associer des visages aux faits historiques était encore manquée. Pour atténuer la frustration, je propose donc, à ma modeste échelle, de vous présenter un casting alternatif sur base de brefs portraits de dix acteurs stratégiques de la naissance du hip-hop. Des figures qui auraient franchement pu faire de bons personnages d’une série sur le sujet.

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Kool Herc, le détonateur

Né en Jamaïque, Clive Campbell n’émigre à New York qu’à l’âge de douze ans en compagnie de sa famille. De son pays natal, il retiendra les dancehalls, ces fêtes populaires animées par des DJ qui parlaient ou chantaient par-dessus les disques passés. Un héritage qu’il perpétuera à sa manière dans sa cité du South Bronx. Devenu disc-jockey de musique funk dès l’adolescence, celui qui est dorénavant connu sous le nom de DJ Kool Herc se distingue de ses confrères en inventant autour de 1973 une technique qui constituera l’élément fondateur de la musique hip-hop : l’isolement des breaks, ces courtes séquences purement instrumentales intervenant dans les morceaux funk ou disco et dont les danseurs raffolent, pour ensuite les prolonger à l’infini grâce à deux exemplaires du même disque. Devenant rapidement une référence dans le milieu festif du Bronx, Kool Herc fera dès 1975 deux jeunes émules aux profils bien différents et qui représenteront avec lui ce que l’on appelle la Sainte-Trinité du hip-hop : Afrika Bambaataa et Joseph Saddler.

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Afrika Bambaataa, le parrain prophète

Chef d’une division du puissant gang des Black Spades, Afrika Bambaataa est depuis toujours animé d’un esprit engagé et d’un grand sens de la communauté. Au retour d’un voyage sur le continent africain, premier prix d’un concours littéraire qu’il remporte, il réfléchit sérieusement à un moyen d’enrayer le cercle vicieux de la violence causé par la guerre des gangs dans le Bronx. Impressionné par les prestations de Kool Herc, il décide dans un premier temps d’inviter puis d’imiter ce dernier en organisant ses propres soirées. Profitant de l’aura que lui confère son statut dans la rue, il parvient miraculeusement à fédérer les différents gangs autour de la création de la Bronx River Organisation, ensuite rebaptisée Zulu Nation, qui rassemblera les gamins des rues aux multiples talents autour des disciplines artistiques qui constitueront les quatre éléments du mouvement hip-hop — le DJing, le MCing ou rap, la breakdance et le graffiti — pour les éloigner de la délinquance. Ce pari incroyable est gagné haut la main puisque, dès 1977, les gangs ont quasi totalement disparu du paysage d’un Bronx converti à la philosophie de son chef Zulu !

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Grandmaster Flash, le game-changer

Trente ans avant la naissance de Rihanna, l’île de la Barbade accouchait déjà d’une légende de la musique. Comme celui qui sera plus tard son idole, Joseph Saddler et sa famille arrivent dans le Bronx alors qu’il est encore enfant. Ayant visiblement beaucoup de mal à se remettre émotionnellement des prestations de Kool Herc, ce passionné d’électronique se met à étudier les multiples possibilités que lui offrent ses platines. De ces explorations approfondies sortiront des techniques qui feront passer la discipline du DJing à un tout autre niveau. Grâce à un casque qui lui permet d’écouter ce qui passe sur la platine inaudible du public, l’homme que l’on nomme Grandmaster Flash parvient à perfectionner chirurgicalement le quick mix de Kool Herc (passer d’une copie à l’autre du même titre afin prolonger à l’infini le même break isolé au préalable). Paradoxalement, alors que l’art du DJing n’avait, jusque-là, jamais été aussi poussé, le règne du Grandmaster aura une conséquence considérable : le glissement progressif du centre de gravité de la musique hip-hop des DJ vers les MC. En effet, à cause de l’extrême concentration de Flash sur ses outils, ces derniers auront désormais le champ libre pour attirer davantage l’attention du public en produisant des textes plus consistants que de simples punchlines de chauffeurs de salle. Bénéficiant de cette opportunité, son premier MC attitré, Keith « Cowboy » Wiggins, se lance un soir dans une improvisation de scat pour se moquer des marches militaires : « hip-hop-hip-hop-hip-hop », assène-t-il. And the rest is history, comme on dit de l’autre côté de l’Atlantique. Désireux que le spectacle soit complet sur scène, Flash et Cowboy sollicitent tour à tour leurs amis surnommés Kidd Creole, Melle Mel, Mr. Ness et enfin Rahiem pour donner corps au groupe de rap le plus respecté du Bronx de la fin des années 1970 : Grandmaster Flash & the Furious Five.

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Grandwizard Theodore, l’élève dissipé

Theodore Livingston, qui a sans doute inspiré le personnage de Shaolin Fantastic dans The Get Down, fut l’élève privilégié de Grandmaster Flash. On peut remercier sa maman qui, un jour qu’il pousse le volume de ses enceintes un peu trop fort, ouvre la porte de sa chambre pour engueuler son gosse qui, surpris, garde ses gros doigts un peu trop longtemps posés sur le vinyle qu’il était en train de tripoter. Croyez-le ou non, mais c’est ainsi qu’il invente accidentellement le scratch qui intégrera définitivement l’arsenal des DJ. Après avoir terminé son apprentissage auprès de son grand maître Flash et désireux de voler de ses propres ailes, Theodore prend les commandes de son armada personnelle, Grandwizard Theodore & the Fantastic Five, en débauchant au passage deux membres d’une autre crew, les Cold Crush Brothers (deux noms qui rappellent, là aussi, les Fantastic 4+1 puis les Get Down Brothers dans la série de Netflix). Le genre de manœuvre qui, forcément, débouchera sur une féroce rivalité entre les deux formations jusqu’au début des années 1980.

 

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Melle Mel, la voix du ghetto

Une fois montée, l’écurie des Furious Five, drivée par la dextérité du Grandmaster, met le Bronx dans sa poche. Grâce à leur présence scénique inégalée, leurs tours de force au micro et les battles remportées contre d’autres crews, ils deviennent la référence de la scène hip-hop des années 1970 et du début des années 1980. Parmi ces furieux performeurs, Melvin Glover, qui a sans doute inspiré le personnage d’Ezekiel Figueroa dans la série de Netflix, semble être né avec un don. Sa voix, son flow et son charisme l’imposent comme lieutenant de Flash et de facto leader des Furious Five. À une époque où le hip-hop était avant tout une question de fête, il pose sur Superrappin’, le premier single du groupe, un choix artistique majeur qui changera la face du genre à jamais. En effet, dans l'entièreté de son dernier tour de parole sur ce titre (« A child is born with no state of mind, blind to the ways of mankind… »), il introduit le commentaire social dans le rap. À travers d’autres textes, il ne cessera de dépeindre la réalité du ghetto, entre la pauvreté rampante dans The Message (dans laquelle il recycle son fameux texte de Superrappin’) et New York New York, les ravages de la drogue dans White Lines, et la politique dans Jesse et World War III. Petit à petit, il prendra même l’ascendant sur son DJ, devenant le visage du groupe et le rappeur le plus respecté de New York. C’est alors que les tensions apparaissent. Leur label, Sugarhill Records, ne mise clairement plus que sur Melle Mel, écartant notamment le reste du groupe de la composition du titre légendaire The Message. Le groupe se scinde alors en deux, une moitié suivant Mel et l’autre restant fidèle à Flash. En enchaînant les succès jusqu’au changement de génération du milieu des années 1980, c’est bien Melle Mel qui sort gagnant.

 

 

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