Dernièrement il semblerait que, pour la planète hip-hop, la question du retour aux sources soit enfin redevenue digne d’intérêt. Laurent Noël en profite pour nous proposer sa rétrospective du mouvement. 

Pour lire la première partie, clique sur la flèche à gauche du présent article.

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Sha Rock, la première dame

En 1976, Sharon Green cofonde les Funky Four, l’un des groupes phares, et sans doute l’un des deux plus enthousiasmants avec les Furious Five, de l’embryonnaire scène hip-hop new-yorkaise des années 1970. Alors la première female MC, elle parvient rapidement à se faire une place dans un milieu finalement bien plus marqué par la présence féminine qu’aujourd’hui. En effet, d’autres talentueuses rappeuses lui emboîtent rapidement le pas, à l’instar de The Sequence, groupe exclusivement féminin. Suite à l’un des plus retentissants battles que le South Bronx ait connu, son coéquipier Rahiem (aussi bon chanteur que rappeur, comme Boo dans The Get Down) rejoint sans vergogne le camp adverse de Grandmaster Flash et de ses Furious Four. Sha Rock se décourage alors et prend du recul. Mais grâce à l’apport de nouvelles recrues, le groupe, rebaptisé Funky 4+1, retrouve une dynamique positive. Il tapera d’ailleurs dans l’œil de Debbie Harry, la chanteuse de Blondie, qui, grâce à ses connexions, leur offrira en 1981 l’opportunité de devenir le premier groupe de rap à performer sur un plateau TV national.

 

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Kool Moe Dee, la touche « avance rapide »

Au sein des Treacherous Three, une formation d’Harlem (quartier rapidement annexé par la scène hip-hop du Bronx) déjà connue pour la finesse de ses textes, Mohandas « Kool Moe Dee » Dewese révolutionne la discipline du MCing avec son flow rapide et saccadé, une particularité qui rappelle Ra-Ra des Get Down Brothers. Entraînant ses coéquipiers dans son sillage, les Treacherous Three deviennent une des grosses cotes du milieu aux côtés des Furious Five et des Funky Four. Pour illustrer ce propos, deux clics à 3’34 et à 7’03 sur la vidéo ci-dessous seront plus parlants que toute tentative de ma part de construire des phrases autour de superlatifs. Rappelons quand même que nous parlons ici du tournant entre les décennies 1970 et 1980 ! On doit aussi à Kool Moe Dee l’introduction de l’insulte dans les battles entre MC. Jusque-là, ils se contentaient en effet de vendre et gonfler leurs propres qualités au lieu de chercher les failles de l’adversaire.

 

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Grandmaster Caz, le naïf

Grandmaster Casanova Fly ou, plus sobrement Grandmaster Caz, est, avec Melle Mel, le MC le plus craint du Bronx de la fin des années 1970. Son groupe des Cold Crush Brothers est l’une des cinq ou six références de la jeune scène hip-hop. Mais malheureusement pour lui, son nom restera à jamais associé au piège grossier dans lequel il saute les pieds joints. Le manager du groupe, désireux de s’essayer au rap, lui demande un jour de le dépanner en lui écrivant un texte pour un show dans le New Jersey. Caz s’exécute sans trop réfléchir. Quelques semaines plus tard, il entend ses propres rimes à la radio lorsque le hit Rapper’s Delight inonde les ondes hertziennes. Sans le prévenir, ce fameux manager, désormais connu sous le nom de scène de Big Bank Hank, avait entre-temps intégré le Sugarhill Gang, un groupe monté de toutes pièces et qui ne bénéficiait d’aucune légitimité dans le Bronx. Puisque jamais crédité pour les paroles de Hank, Caz ne touchera pas un seul centime de royalties sur les énormes retombées que génère le titre Rapper’s Delight. L’ironie assez hilarante (ou rageante, c’est selon) de la situation réside dans une de ces rimes écrites par Caz et déclamées par Hank : « Whatever you do in your lifetime, you never let a MC steal your rhyme »...

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Sylvia Robinson, la businesswoman froide

Alors que cette chanteuse de soul entre en contact avec l’univers hip-hop lors d’une performance du rappeur Busy Bee dans un club de Harlem, des dollars apparaissent soudain dans ses yeux quand elle comprend qu’elle a trouvé son nouveau filon. Cela paraît impensable aujourd’hui mais son désir de capter l’essence de ce mouvement underground pour la presser sur vinyle est reçue avec beaucoup de scepticisme à l’époque, tant les différents acteurs — derrière les platines, au micro comme sur le dancefloor — le conçoivent avant tout comme une culture live. Pourtant, le groupe funk Fatback Band vient de sortir le single King Tim III (Personality Jock), officiellement le premier morceau de rap commercialisé, en invitant le MC éponyme, un illustre inconnu de Brooklyn, à poser ses rimes. Doublée de peu, Sylvia réagit rapidement. Mais au lieu de persévérer à convaincre l’un ou l’autre des groupes en vue du Bronx, elle réunit à la hâte Wonder Mike, Big Bank Hank et Master Gee, trois simples amateurs de hip-hop qui ne se connaissent même pas et n’ont jamais rien prouvé sur scène dans le milieu. Quinze minutes de sample (illégal) de Chic plus tard, le titre Rapper’s Delight de ce nouveau groupe baptisé Sugarhill Gang est dans la boîte. Véritablement écœurés, les groupes du Bronx et de Harlem, qui ont façonné le hip-hop depuis plusieurs années, assistent, impuissants, au succès planétaire de Rapper’s Delight et voient les MC illégitimes du Sugarhill Gang rafler tous les honneurs. Ce n’est qu’à contrecœur qu’ils acceptent quasiment tous, après avoir tenté de faire vivre le label Enjoy!, les contrats plus juteux offerts par Sylvia Robinson, devenue présidente de Sugarhill Records. Si ses méthodes ne feront pas d’elle un personnage dont on se souviendra avec admiration, on ne peut cependant pas lui retirer ce qu’elle a accompli : elle a pris le pari d’exposer le hip-hop, contre-culture new-yorkaise souterraine, aux yeux du monde entier. Et en cela, on lui doit quand même un petit quelque chose.

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Fab 5 Freddy, le VRP

Recouvrant de ses fresques les wagons du métro new-yorkais, Fred Brathwaite est un des premiers graffeurs à passer des expéditions nocturnes illégales aux galeries d’exposition. Mais son influence ira bien au-delà de ses prouesses dans la discipline la moins musicale du hip-hop. Profitant du réseau de contacts qu’il se constitue dans le milieu artistique de la Big Apple, il deviendra en quelque sorte le manager en chef du mouvement tout entier en le présentant à la scène punk-rock. C’est donc grâce à lui que les meilleurs groupes du Bronx et de Harlem commencent à soulever l’intérêt du public blanc en tournant régulièrement entre les différents clubs branchés de Manhattan. Comme mentionné plus haut, le groupe Blondie se montre tellement convaincu que sa chanteuse s’essaie elle-même au rap sur son titre Rapture (1981), mentionnant au passage Grandmaster Flash et Fab 5 Freddy lui-même (qui apparaît également dans le clip). En 1982, Freddy ira un cran plus loin dans la promotion du genre en se voyant attribuer le rôle de conseiller principal sur le tournage de Wildstyle, le tout premier film dédié au hip-hop.

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Des lieux communs à balayer

Au milieu de la décennie 1970, le South Bronx accoucha donc d’un nouveau genre musical qui était amené à marquer profondément la musique populaire des XXe et XXIe siècles. Sous l’impulsion de ces fondateurs, il allait connaître un succès croissant tout au long des années 1980, grâce à des groupes comme Run-DMC, Public Enemy et NWA, pour ne citer qu’eux parmi tant d’autres, avant le boom commercial des années 1990. Pourtant, aujourd’hui, l’écrasante majorité des amateurs de hip-hop n’a aucune idée de qui sont les gens présentés ci-dessus. Soyons clairs, il n’est ici nullement question de jeter la pierre à un public qui a parfaitement le droit de consommer ce que bon lui semble sans devoir subir de jugement déplacé.

La faute est-elle à imputer au « mouvement » lui-même ? Ou faut-il blâmer les « analystes » de la presse spécialisée qui ont la fâcheuse tendance, depuis de nombreuses années, à diffuser toutes sortes de lieux communs sur la genèse de ce courant musical ? Non, Gil-Scott Heron et Léo Ferré n’ont pas inventé le rap. Oui, ce qu’on appelle le spoken word fut forcément une influence majeure des MC, mais au petit jeu de qui a commencé le premier à parler sur de la musique, on peut remonter très loin dans l’arbre généalogique des musiques afro-américaines, ou même des formes d’art populaire en général. Non, le Sugarhill Gang n’est pas le premier groupe de rap. Non, The Message ne contient pas les premières paroles engagées et n’est pas le plus fier accomplissement de Grandmaster Flash, vu qu’il n’a même pas participé à sa conception. Et non, Tupac et Biggie ne sont pas les premières figures charismatiques du rap.

Oui, le hip-hop existait avant les années 1990, et il avait d’ailleurs déjà deux décennies d’heures de vol dans les pattes. Les fans de rock célèbrent les quatre-vingt-dix ans de Chuck Berry. Les fans de funk pleurent James Brown depuis dix ans. Les fans de techno revendiquent l’héritage de la scène de Detroit. Alors pourquoi ne pas reconnaître à ceux qui ont donné naissance au hip-hop en tant que mouvement, genre musical, ensemble de disciplines codifiées, leur droit à voir apparaître leurs noms sur le brevet ? Si nous, fans de rap, n’assumons pas nos figures fondatrices, comment eux, qui le regardent avec curiosité, pourraient-ils éviter de dire des conneries ?

Peace God - Now the shit is explained
I’m taking n****z on a trip straight through memory lane
(Nas, Memory Lane, 1994)