Une bourrasque s’élève sur la scène et emporte avec elle quelques feuilles, laissant apparaître le personnage d’Antigone, vêtue d’une tunique flottante, le regard tourné vers quelque chose qu’on ne distingue pas. La comédienne Juliette Binoche tient le rôle-titre de cette tragédie grecque, produite et dirigée par le metteur en scène belge Ivo van Hove. Un défi tout de même que de proposer une traduction anglaise du célèbre texte de Sophocle, dont la date de création se situe en 441 av. J.-C., menée adroitement par la poétesse canadienne et helléniste Anne Carson.

ANTIGONEUn immense espace de projection encadre la scène, les actes absents se caractérisant par le changement d’images filmées. La pièce se joue d’un seul souffle. Malgré tout, les comédiens avancent prudemment dans cette célèbre tragédie, soulevant un questionnement : sommes-nous en harmonie avec le texte et les respirations choisies par Sophocle ?

Très vite, le décor s’installe. Au centre de la fresque numérique, un cercle qui se délite vient jouer un rôle fondamental, comme une échappatoire, une bouffée d’oxygène ou de lumière dans cette atmosphère lourde et confinée. C’est aussi symboliquement l’œil qui voit tout, l’œil décisionnaire, l’œil omniscient qui encadre cette histoire tragique.

Dans Antigone, c’est la question de l’engagement qui explose dans le cœur d’une jeune femme dévouée et aimante. Antigone veut rendre justice à son frère Polynice en lui offrant une sépulture et se bat contre la cité et avant tout contre son oncle Créon, roi de Thèbes – rôle interprété avec justesse par Patrick O’Kane – pour accomplir le rite funéraire. On pourrait se demander pourquoi le metteur en scène s’intéresse à ce mythe. Peut-être une volonté de faire référence à la difficulté de s’engager à l’heure actuelle pour une cause importante.

La version ultra-moderne que nous propose Ivo van Hove, avec des vêtements et des accessoires de notre époque, comme par exemple le costume cravate, marque immédiatement la hiérarchie sociale entre les comédiens. Le chœur a également une place essentielle dans la mise en scène, c’est une véritable incarnation de la société et c’est pourquoi la plupart du temps tous les comédiens sont présents car ils représentent le peuple. Le duel entre Antigone et Créon prend sa source auprès des membres du chœur.

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Antigone de Sophocle liftée par Ivo van Hove © Jan Versweyveld

Cette version est également une proposition non-linéaire de la pièce originelle. Au début, on apprend qu’un des fils d’Œdipe, Polynice, qualifié de malfaiteur pour la ville de Thèbes, n’aura pas de sépulture et sera jeté comme un malpropre. Étéocle quant à lui sera enterré. Un garde vient rapporter que le corps aurait été recouvert ; il est d’ailleurs lui-même en danger car accusé d’être complice de cet acte.

Bien vite, Antigone est accusée d’avoir elle-même recouvert le corps de son frère et puis ce n’est qu’après que l’on observe Juliette Binoche réaliser sa cérémonie mortuaire. La valeur de l’acte est renforcée par les images lancinantes visibles sur l’écran mural et fait écho à plusieurs réalités sociales et urbaines actuelles. D’autres éléments évoquent la justice à l’heure actuelle – travail de longue haleine –, parfois bafouée. Des personnes marchant dans la rue, des mendiants, des policiers. Un milieu urbain grouillant. Une réalité sociale à vif.

Antigone préfère mourir plutôt que de laisser son frère Polynice en pâture aux vautours, elle a ce caractère débordant de courage et de dévotion et ne recule devant rien. Pas même devant Créon qui refuse catégoriquement sa requête et la menace de mort. Elle suit son engagement jusqu’au bout et agit pour la justice. Juliette Binoche fait partie de ces rares comédiennes françaises bilingues à pouvoir jouer en anglais, elle incarne admirablement Antigone, figure de femme troublée et remplie d’amertume, à la colère enfouie, marquée d’une dignité sans pareille.

Juliette Binoche © Jan Versweyveld
Juliette Binoche © Jan Versweyveld

« Je ne suis chez moi nulle part sur cette Terre ». Antigone s’impatiente et s’écrie à qui veut l’entendre mais elle est seule face à elle-même. Tout à coup, elle est comme ensevelie elle aussi et c’est l’effet de l’écran qui rend la métaphore possible. Au loin, un désert de sable se remplit à l’infini. Image d’une sépulture réussie et d’une mort assurée. La musique grondante nous parvient de manière sourde comme si elle sortait de la terre. C’est une séquence expérimentale où les spectateurs peuvent ressentir la notion d’étouffement vécue par Antigone.

Il est aussi question de rapports humains d’une grande force dans cette pièce et la mise en scène très épurée met en valeur ces liens. Au début, la sœur d’Antigone, Ismène, refuse de suivre sa sœur dans cette entreprise même si elle en comprend le geste. Puis Hémon, son futur époux, s’oppose catégoriquement à son père Créon. Ce moment de négociation difficile et cruel est renforcé par une musique saccadée qui rend la scène encore plus incertaine. Créon le menace de tuer Antigone sous ses yeux. Il décidera finalement de l’emmurer vivante pour la punir.

Le dernier adversaire de ce triple affrontement est le personnage de Tirésias, un devin qui vient prévenir Créon et le calmer dans ses ardeurs. Le roi de Thèbes écoute la voix de la sagesse, se ravise mais il est trop tard, Antigone a fait le choix de se supprimer et Hémon rejoint sa bien-aimée dans cette tragique décision. Autre conséquence effroyable : Eurydice, l’épouse de Créon, apprenant la mort de son fils Hémon, se suicide à son tour. Créon se retrouve esseulé et jugé responsable de la mort de sa femme et de son fils. Très vite, on est comme plongé dans les années cinquante, après une affaire qui aurait mal tourné, les comédiens s’emparent de machines à écrire pour publier et diffuser l’information au grand jour.

© Jan Versweyveld
© Jan Versweyveld

C’est au moment de la mort d’Antigone que le disque lumineux se referme, comme un jour sans soleil, comme un cercueil sans lumière, sans espoir. À l’écran, on peut voir Juliette Binoche allongée les yeux fermés, son corps au sol, apparaissant sur la totalité du mur filmé. Une douce mélodie du célèbre groupe de rock The Velvet Underground parvient du fond de la scène, peut-être un hommage à Lou Reed envolé il y a deux ans ?

Antigone meurt en héroïne, ayant bravé la colère de Créon, dans un élan d’orgueil et de folie.

Rappelons qu’Antigone est le fruit de l’union incestueuse entre le roi Œdipe et Jocaste, l’incarnation même de l’interdit, celle qui dit « Non ! » C’est un véritable drame familial et politique qui tire les ficelles d’une société instable en pleine situation de crise. La mise en scène moderne et ambivalente proposée par Ivo van Hove met en lumière cette notion de survie pour le monde entier. Une question reste en suspens : à partir de quel moment la raison peut être déraisonnable ?

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Antigone de Sophocle Nouvelle traduction d’Anne Carson Mise en scène d’Ivo van Hove Avec Juliette Binoche, Patrick O’Kane Du 22 avril au 14 mai 2015 au Théâtre de la Ville de Paris En anglais surtitré en français