De la négritude face à la domination sanglantes des blancs. La semaine dernière au Théâtre de Poche se jouait la première représentation du spectacle qui ouvrait cette nouvelle saison 2016-2017 : Un arc-en-ciel pour l’Occident chrétien, à voir au Théâtre de Liège à partir du 12 octobre.

La pièce est une forme théâtrale entièrement chantée par seize jeunes actrices et acteurs qui immerge le spectateur dans la culture afro-américaine et le rituel vaudou haïtien. Le titre du spectacle paraphrase l’œuvre de René Depestre, long poème révolutionnaire qui narre de façon métaphorique l’arrivée d’un esclave noir, imprégné de culture vaudou, dans une famille américaine blanche d’Alabama dont le chef de famille est membre du Ku Klux Klan.

Le metteur en scène Pietro Varrasso a choisi un dispositif original pour explorer l’œuvre de Depestre. La scénographie dépouillée (une table, quelques bancs en bois, un piano) met en valeur les seize actrices et acteurs (neuf Français, deux Belges, quatre Haïtiens et un Sénégalais) et leur travail choral autour de songs. En effet, le texte n’est ni récité ni déclamé, mais revitalisé, régénéré, rythmé par un flux ininterrompu de mélodies issues de la culture afro-américaine. Tous prennent leur racine dans la possibilité de résistance face à la destruction identitaire.

Le cœur du projet répond à la préoccupation suivante : comment l’être humain est-il capable de rester libre malgré l’esclavage et la domination ? En quoi l’art lui permet d’exprimer son irréductible vie intérieure ? Si les blancs possédaient les noirs comme de simples valeurs marchandes, ceux-ci restaient vivants et transcendaient la douleur de leur condition par un cri de révolte contenu que l’on retrouve dans leurs chants. C’est l’essence du blues par exemple, qui débuta dans la culture du coton dans le Sud des États-Unis, précise Pietro Varrasso.

Ce questionnement, loin d’être seulement théorique, s’est imprimé dans une série de laboratoires inédits avec des acteurs d’origine européenne, africaine et haïtienne. La coopération bilatérale mise en place entre l’ESACT (Liège) et le petit conservatoire de Port-au-Prince remonte à 2012, lorsque Pietro Varrasso rencontra un prêtre vaudou avec lequel il collabora jusqu’à aboutir à cette forme théâtrale pour le moins singulière. Si, au départ, le metteur en scène désirait puiser dans le rituel vaudou des outils pédagogiques pour le corps et la voix de l’acteur, se développa par la suite le désir de fixer une trame narrative retraçant la richesse de cette tradition révolutionnaire. Tout le travail de maturation du projet réside dans l’exploration de la culture vaudou et ses connexions avec la traite des nègres pendant l’expansion coloniale occidentale.

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Le texte du poète haïtien René Depestre (né en 1926) arriva à point nommé en fin de processus et permit de structurer la dramaturgie du spectacle. Le poème convoque tour à tour les dieux haïtiens ancestraux pour purifier la famille blanche esclavagiste. La bombe H apparaît en contrepoint du récit comme la nouvelle divinité des blancs, face à laquelle les dieux vaudous ne peuvent que plaider pour un horizon fraternel, un arc-en-ciel humain. « … il n’y a de salut pour l’homme / Que dans un grand éblouissement / De l’homme par l’homme je l’affirme / Moi un nègre inconnu dans la foule / Moi un brin d’herbe solitaire / Et sauvage je le crie à mon siècle... », reprend le narrateur en prélude du spectacle.

S’ensuit une longue litanie au fil de plusieurs tableaux chantés où chaque actrice/acteur reprend une figure tutélaire de la culture afro-américaine qui juge la famille blanche et, en-deçà, les fondements destructeurs de la civilisation occidentale. Défilent le vieillard Atibon Legba qui reprend en la parodiant l’histoire du Christ, un négationniste de la traite des noirs, un Cubain, Malcom X, autant de voix poétiques retraçant un siècle d’histoire dont René Depestre fut le témoin direct.

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Par ailleurs, la mise en scène renforce la proximité entre acteurs et spectateurs, ces derniers étant invités à prendre place autour de la scène. On peut de la sorte voir à l’œuvre au sein du groupe la bienveillance et le respect, qui culminent dans les chants collectifs. L’énergie vibrante qui s’en dégage a quelque chose à la fois de sacré et d’enfantin : on ressent derrière chaque geste, chaque visage, chaque danse, la résistance face à l’oppression, la sueur, le sang, la révolte, mais aussi la complicité presque fraternelle entre les actrices/acteurs. Le lâcher-prise de certains est impressionnant, la prise de risque reposant sur une indéniable confiance donnée au public qui n’est pas là pour juger, mais pour partager une expérience collective.

Si certains reprocheront peut-être à la forme théâtrale de ne pas donner assez de clés de lecture pour en comprendre le geste artistique fondateur, on leur fera remarquer que parfois il vaut mieux laisser de côté un esprit froid et analytique pour se laisser guider par la voix enchanteresse de ce grand poète haïtien, incarnée par seize acteurs en un seul souffle épique, qui ouvre l’imaginaire sur une tradition trop peu relayée dans notre « occident chrétien ».

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En savoir plus...

Un arc-en-ciel pour l’Occident chrétien Mis en scène par Pietro Varrasso Avec Astrid Akay, Walline Arnoux, Gaëlle Bienaimé, Fanny Blondeau, Marie Bourrin, Sarah Guilleux, Simon Hardouin... Du 27 septembre au 1er octobre au Théâtre de Poche En représentation depuis le 11 septembre au Théâtre de Liège, jusqu'au 4 décembre.