Botala Mindele – « Regarde l’Homme blanc » – est une représentation crue mais humoristique du racisme de l’homme européen envers l’homme africain, une discrimination chargée de haine et de mépris, liée inévitablement à la fascination et au désir.

Ruben et Mathilde vivent à Kinshasa depuis trente ans et, contrairement à ce que l’on pourrait penser, ils n’ont pas trouvé le moyen d’y être heureux. Il semblerait plutôt que leur quotidien soit de plus en plus vicié.

Au moment où nous nous immergeons dans la vie intime de Mathilde et Ruben, ils attendent l’arrivée de leurs invités, un couple – Daniel et Corinne – qui vient de s’installer à Kinshasa et qui essaie de faire bonne impression. Dès leurs premiers échanges, une relation de domination s’établit entre les deux duos, mais aussi en leur sein. Cette histoire montre sans cesse des individus en quête de pouvoir, cherchant constamment à affirmer leur supériorité.

© Alice Piemme

La relation problématique qu’entretiennent ces époux avec le milieu dans lequel ils évoluent est tout de suite mise en évidence. Ces Belges au Congo semblent indissociablement liés à l’histoire entre les deux pays. Et cela revient quotidiennement, sans aucune intervention extérieure, sans même que les habitants aient à donner leur avis. Ils ont constamment besoin d’en parler pour, d’une part expier leur faute, de l’autre justifier en quelque sorte les événements, ce qui fait penser à cette citation souvent répétée au sujet de  l’Holocauste et de l’antisémitisme  : « Les Allemands ne pardonneront jamais Auschwitz aux juifs1. » Les Congolais rappellent un passé délicat pour la Belgique par leur simple existence : cela devient désagréable pour les Belges de les côtoyer, car ils ne peuvent s’empêcher de développer un sentiment de culpabilité. Ce qui engendre le refus : il devient plus facile de les mépriser que d’avouer ses fautes.

Dans cette pièce, les Européens sont surtout des intrus. Maison blanche sur fond noir, ils semblent avoir créé une sorte de refuge à l’abri de l’Afrique. Les Belges peuvent y entrer sans problème, alors que les Congolais, à leur service, doivent avoir la permission d’y pénétrer. Pourtant, ces héritiers des colonisateurs semblent être plutôt devenus des prisonniers. Leur malaise est patent, ils considèrent les habitants comme des indésirables, traduisent cette peur dans un discours et une attitude racistes, se protègent dans leur culture privilégiée d’Européens, un sentiment de supériorité qui leur sert de bouclier.

Beaucoup de paradoxes se lient à la discrimination. Comme dans des milliers d’histoires parues sur la question, nous voyons ici les Européens considérer les Africains comme des sauvages, mais se comporter comme des barbares à leur tour. Leur culture et, surtout, leur argent, provoquent chez eux une attitude autoritaire mais aussi paternaliste, voire condescendante. Ils sont fiers de leurs origines distinguées mais sont entraînés par leurs instincts les plus bas. Ils méprisent les Noirs, mais sont aussi épris d’une fascination viscérale, d’un désir de prendre possession de leurs corps, que ce soit d’une façon charnelle ou possessive, avant d’assister à un retournement de situation : les Noirs comprennent l’effet qu’ils font sur les Blancs, un point faible à leur avantage qui leur permet d’en profiter et de prendre le dessus.

© Emilie Lauwers

Noir contre Blanc, homme contre femme, homme contre homme… L’abus de pouvoir constitue le fil rouge de la trame narrative et se donne dans toutes les combinaisons et sens possibles, créant une série de dynamiques différentes. Il n’est pas seulement question de race : la volonté de domination s’exerce aussi de l’homme vers son épouse. Ainsi, racisme et sexisme se mélangent, créant des personnages grotesques, cherchant le profit au dépit des autres, dotés d’une ambition corrompue.

La scénographie illustre ce jeu de forces. La maison blanche constitue un abri contre l’intrusion des Noirs, la pureté dans une zone obscure ; mais ses murs cèdent peu à peu en même temps que les personnages noirs prennent de l’ampleur. Un jeu de regards croisés est aussi mis en place : nous écoutons surtout la voix des Blancs, mais sur scène, une caméra, manœuvrée par un Noir, se fixe sur les Blancs, projetant leur image sur le fond, mettant en évidence leurs vacillations et leurs insécurités.

Nous ne pouvons pas aborder cette pièce sans parler de l’humour, ce medium privilégié qui semble justifier la divulgation de n’importe quelle idée. Il est évident que lorsque le spectateur s’apprête à voir une pièce de Rémi De Vos, mise en scène par Frédéric Dussenne, interprétée par le duo gagnant Philippe Jeusette et Valérie Bauchau, il s’attend à rire. Botala Mindele ne déçoit pas : l’humour cinglant et sarcastique y est présent. Nous assistons à la vie intime d’un couple éclaté, dont les échanges rapides et injurieux – qui relèvent parfois du théâtre de boulevard – s’enchaînent constamment.

À mon sens, cet humour a quelque chose de rébarbatif et de vide de sens. Il s’agit bien entendu d’un outil pour nous faire parvenir des propos très durs, mais son utilisation semble plutôt être un prétexte pour excéder dans l’insulte et taper dans les stéréotypes. On aurait le droit de rire aux propos racistes et sexistes puisqu’ils sont émis dans le contexte d’un spectacle… Est-ce que c’est vraiment légitime ?

L’unique option est-elle de rire de l’inégalité ? Il manque pour moi une sorte de réflexion qui irait plus loin que le fait de poser un état des lieux humoristique. Évidemment, il n’est pas toujours nécessaire que le théâtre apporte des solutions aux problèmes de notre société, mais le résultat est à mon sens plus superficiel.

Le fait de montrer au spectateur une position si grossière et caricaturale ne fait que le rassurer : lui, il n’est pas comme ça. D’ailleurs, les personnages sont tout aussi racistes que sexistes, ce qui fait chuter davantage leur crédibilité et renforce leur caractère démoniaque. Cependant, il existe un autre type de racisme, moins explicite, plus subtil, enraciné dans notre culture. Cette discrimination est moins visible et plus difficile à éradiquer. Je pense, par exemple, aux petits dialogues qui se font en lingala – langue parlée au Congo –  durant la pièce. Certains spectateurs rigolent systématiquement, alors qu’on ne connaît pas le contenu de l’échange… Pourquoi rigolent-ils, au juste ?

Bien entendu, nous pourrions argumenter que la scène est un lieu de questionnement, et qu’il s’agit ici d’exagérer les traits de cette situation. Il serait donc question d’attirer l’attention sur un point qui est d’habitude plus subtil, afin de faire naître la réflexion chez les spectateurs, d’où le caractère caricatural de la problématique.

Des questions importantes se posent : pourquoi l’Européen s’installe-t-il ailleurs en espérant que le milieu s’adapte à lui, pendant qu’il attend des migrants une adaptation complète à notre pays ? Pourquoi avons-nous toujours cette conviction d’avoir des origines privilégiées ? D’où vient cette volonté, intrinsèque à notre culture, d’être tout le temps et partout au pouvoir ?

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Botala Mindele

de Rémi De Vos
Dramaturgie et mise en scène de Frédéric Dussenne
Avec Pricilla Adade, Valérie Bauchau, Stéphane Bissot, Philippe Jeusette, Ansou Diedhiou, Benoît Van Dorslaer et Jérémie Zagba


  1. Phrase attribuée au psychiatre israélien Zvi Rex.