Suite de notre feuilleton avignonnais. Où notre envoyée spéciale dans la Cité des papes s'adonne au plaisir du vagabondage et découvre les spectacles de Marnie Duarte (les Demoiselles d’Avignon) et Angelin Preljocaj (Retour à Berratham).

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Le pont d’Avignon. Photo © Alice Piemme
Le pont d’Avignon. Photo © Alice Piemme

Le soir tombe sur Avignon. Je traverse la place de l’Horloge au pas de course. Plus qu’une dizaine de minutes. J’accélère rue de la République, à contre-courant des bancs de touristes, je trace vers les remparts, à bout de souffle, je cours sur les derniers mètres. Trop tard. La navette pour The Last Supper est déjà partie.

Et voici comment rater le coche pour un spectacle du in m’a poussée à découvrir le visage nocturne de la ville.

Rien au programme. C’est donc l’occasion rêvée de jouer le jeu du vagabond curieux. Il fait plus frais dans la Cité des papes. L’or des étoiles révèle un ciel sans nuages. J’avance vers le centre et, bientôt, l’agitation diurne fait place à la magie du clair-obscur. Une bande de jeunes de la région envoient leur énergie de plein fouet, guitare à la main, micro au poing. D’autres s’affrontent en street dance dans un ring de spectateurs enflammés. Je lâche mon plan des yeux et décide de déambuler entre les remparts en quête d’un spectacle. Vive la télébidon !, Ange et démente, le Bon, la brute et le bruyant ! : les affiches placardées crient des titres que je raie bien vite de la liste.

Les Demoiselles d’Avignon. Photo © Jérôme Faggiano
Les Demoiselles d’Avignon. Photo © Jérôme Faggiano

Rue des teinturiers, trois jeunes filles en corsets et porte-jarretelles me tendent un tract qui retient mon attention : « Ainsi naquit le célèbre tableau de Pablo Picasso... les Demoiselles d’Avignon ! » Le spectacle retracerait les déboires et émerveillements du jeune Picasso dans une maison close de Barcelone, au début du XXe siècle. « Il y a aussi du chant et du flamenco ! » De quoi ouvrir l’appétit. Je fais mon choix et me retrouve donc à 22 heures dans une petite file de festivaliers devant le théâtre de la Luna. L’exiguïté de la salle confine les spectateurs dans une intimité presque troublante. Adapté et traduit par Nicolas Laugéro Lasserre et Jaques Collard, le texte de l’Espagnol Jaime Salom est efficace et la dramaturgie suit son cours, sans surprise. Les belles pensionnaires de la rue d’Avignon incarnent chacune un archétype féminin : la maquerelle ferme mais sensible, l’amante généreuse et bienveillante, la jeune ingénue spontanée ou encore la sombre blasée au passé difficile. Le fougueux Pablo les peint, tombe amoureux, puis se lasse.

La fraîcheur, la jeunesse et la sensualité des comédiennes charment l’audience. Leur jeu reste cependant inégal, les audaces manquent et la peinture psychologique écume les clichés. Nues dans une bassine à l’orée du XXe siècle, deux filles de joies s’enlacent et nous chantent Une femme avec une femme de Mecano. Le spectacle, mis en scène par Marnie Duarte, reste donc agréable et divertissant mais gagnerait à mûrir encore un peu. Je reste sur ma faim.

Retour à Berratham. Photo © Christophe Raynaud de Lage
Retour à Berratham. Photo © Christophe Raynaud de Lage

Ma troisième nuit en Avignon s’inaugure au son des trompettes papales. Elles annoncent l’ouverture des portes de la cour d’honneur. Le cadre vaut le détour, la fraîcheur de la Lune révèle l’aura séculaire du palais envahi de spectateurs pour l’occasion. Ce soir, c’est Retour à Berratham, la nouvelle création du chorégraphe Angelin Preljocaj sur un texte de l’écrivain Laurent Mauvignier. Leur première collaboration en 2012, Ce que j’appelle l’oubli, avait convaincu, ils étaient donc attendus au tournant. Et c’est la déception, malheureusement. Les chorégraphies sont fascinantes — les corps se déploient avec élégance et gravité, les danseurs sont synchrones et investissent subtilement l’espace de jeu — mais on regrette qu’elles soient trop rares. Elles se greffent mal sur un texte qui manque de souffle et d’ampleur. Trois narrateurs scandent mollement les mots larmoyants de Mauvignier. On est loin de la « tragédie épique contemporaine » commandée par Preljocaj. La scénographie du célèbre plasticien Adel Abdessemed est efficace mais reste sage et convenue – autour d’une carcasse de voiture, des grillages mobiles délimitent l’espace de jeu et des sacs poubelles s’entassent. L’accueil du public est donc très mitigé. Je m’éclipse avant la fin des applaudissements pour rejoindre les rues animées et poursuivre les découvertes nocturnes.