Dans les Dactylos et le Tigre, présentés au Boson du 11 au 29 octobre, c’est la perte de nos illusions de jeunesse qui nous est contée, et au travers, la question de la réussite sociale qui se voit interrogée.

Ces deux courtes pièces de l’Américain Murray Schisgal sont mises en scène par le fondateur du Boson, Bruno Emsens. Si la première partie épate par la maîtrise et le brio dont font preuve les comédiens, la seconde déçoit par son manque d’authenticité.

Dramaturge new-yorkais des années soixante, Murray Schisgal y dépeint des identités en plein bouleversement, en plein questionnement. Il saisit dans son texte les instants de doute, les frustrations, les rêves, les colères, les désirs de ses personnages qu’il croque avec bienveillance. Il y a d’abord Sylvia et Paul, ensuite Ben et Gloria.

Sylvia (Julie Duroisin) est responsable du département dont elle est l’unique employée. Vieille fille dotée d’une sensibilité extrême vivant toujours chez sa mère, elle rêve du mariage qui pourrait la rendre heureuse. Elle accueille Paul (Nicolas Luçon) pour son premier jour de boulot. Plein d’espoir envers l’ascenseur social, il suit des cours du soir en droit et essaie d’oublier un mariage dont il ne peut se défaire.

Les Dactylos. Photo © Catherine Claes.
Les Dactylos. Photo © Catherine Claes.

Le dispositif théâtral est ingénieux : au rythme du cliquetis des machines à écrire vintage, c’est toute une journée de boulot qui se déroule devant nos yeux, mais également plusieurs années de la vie des protagonistes, que nous voyons vieillir au fil du texte. Ils discutent de leurs envies, de leurs rêves qui se confrontent à la dure réalité du travail abrutissant qu’ils ont à accomplir (« Bientôt vous pourrez le faire sans même réfléchir ! »), qui ne permet pas l’épanouissement de soi et brime les libertés (syndicats malhonnêtes, patrons menaçants et abusifs). « On n’est jeune qu’une fois, et on n’en profite pas », à force de s’esquinter à réussir sa vie (sociale).

Petit à petit, nos deux protagonistes quittent leur adolescence romanesque et idéaliste, leurs bonbons et leur jalousie envers la grande sœur pour devenir adultes, synonyme chez Schisgal de l’abandon de ses rêves de liberté. Ils s’examinent l’un l’autre, s’interrogent eux-mêmes. Ils semblent mieux se comprendre, avec leurs lunettes sur le bout du nez, comprendre que ce qu’ils veulent vraiment, ce qu’ils cherchent par-dessus tout, c’est recevoir de l’attention, de l’affection, de l’amour si possible. Et dans leur monde triste et solitaire, leurs illusions du début, ils les rangent petit à petit dans un coin de leur tête, à l’instar de ces cartes postales que Sylvie enferme méthodiquement dans l’armoire, ainsi privées du voyage auquel elles étaient destinées. À la fin, il leur reste la camaraderie, le souvenir, la nostalgie (Paul chantonne Il venait d’avoir dix-huit ans de Dalida) et les conversations sur les pantalons de golf en laine, qui sont « chauds et très pratiques ». Leur vie a continué comme elle avait commencé, bien rangée dans la grande armoire qui devient, à l’issue de la pièce, le décor tout entier. Cet ingénieux dispositif scénique, mis au point par Vincent Bresmal, crée la surprise, l’amusement, mais transmet aussi cet aspect tragique de l’existence qui se réduit à peau de chagrin, inexorablement.

Après les Dactylos, d’une très belle puissance de propos et de jeu de la part des comédiens (mention spéciale à Julie Duroisin, particulièrement juste et captivante), la comédie douce-amère laisse place au tragique dans le chef d’un kidnappeur, le Tigre, qui nous emmène dans son antre. Changement de décor.

Le Tigre. Photo © Catherine Claes.
Le Tigre. Photo © Catherine Claes.

On observe une complète rupture de style, de jeu et d’univers. Contrairement au bureau aseptisé des Dactylos, ici, l’orage fait rage et dans un coup de tonnerre, un homme rentre dans son squat sale, sombre et humide avec sur l’épaule une femme ligotée qui hurle. Prise par erreur pour une femme aux mœurs légères, Gloria, mère de famille et épouse aimante, est la victime de Ben, un jeune homme désaxé et frustré.

La scénographie, mise en valeur en première partie, est ici moins interpellante. La disposition de la salle semble avoir été peu prise en compte pour la création du décor. De nombreux détails restent invisibles car la lumière est sombre et l’espace scénique tout en longueur : le fond de scène est peu visible et l’avant-scène, qui ne bénéficie pas de l’estrade des Dactylos, n’est accessible qu’au public du premier rang, surtout quand la scène est jouée au sol... Néanmoins, l’ambiance recherchée est au rendez-vous.

Prise par erreur pour une femme aux mœurs légères, Gloria, mère de famille et épouse aimante, est la victime de Ben, un jeune homme désaxé et frustré. Ivre de la lecture des plus grands philosophes, ce dernier cherche, dans l’accomplissement de ses désirs corporels, à « faire sortir le cri sauvage et sauver le tigre qui sont en lui », la seule vraie vérité. Anticonformiste instruit, il s’oppose à tous ces « cons, ces imbéciles, ces moutons » universitaires pour lesquels ce qui compte, c’est le diplôme et la réussite sociale qui va avec, pour lesquels ce qui compte c’est rentrer dans le rang des gens qui ne communiquent plus entre eux et ne pensent plus qu’à l’argent, dans le rang de ceux qui ne voient chez l’autre que le CV et pas la personnalité.

La thématique, à l’heure actuelle, est malheureusement assez habituelle et, si elle reste universelle et toujours applicable aujourd’hui, manque de renouveau. Il en est de même avec le pattern, devenu cliché simpliste, de la frustration qui crée le monstre. Car si Ben est à ce point devenu fou et marginal, c’est qu’il a raté l’examen d’entrée à l’université. Il se rêvait professeur et sa difficulté à apprendre l’espagnol a eu raison de ses projets, de sa vision idéale de l’université et l’a mené à vivre une vie d’exclu social.

Les deux pièces de Schisgal, si elles semblent n’avoir pas grand-chose en commun, sont toutes deux traversées d’individualités en recherche d’elles-mêmes, de personnalités en souffrance qui éprouvent des difficultés à vivre aujourd’hui dans le monde, dans la société et parmi les autres. Exclus dans leur solitude, en mal de contacts véritables et à la recherche d’un peu d’affection.

 

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Ou d’amour, s’il est permis d’en espérer autant. Avec les Dactylos, c’est une belle performance que nous offrent les deux comédiens dans ce petit écrin théâtral bourré de charme qu’est le Boson. La seconde partie, quant à elle, s’est retrouvée défaussée par une mise en scène plus chaotique et un Nicolas Luçon qui semblait moins à sa place en fou violent. Le Tigre, qui aurait dû être un moment de lutte acharnée entre les deux protagonistes pour leur survie, nous apparaît au contraire comme une conversation gentillette entre deux personnages plus tristes et frustrés par le monde alentour qu’en colère contre lui.

Manque de modernité du texte choisi ou mise en scène moins maîtrisée en seconde partie ? Une chose est sûre : si les comédiens mènent très bien leur barque en première partie, la seconde se caractérise par un manque d’authenticité et de fureur qui n’aide pas ce texte d’il y a presque soixante ans à arriver jusqu’à nous.

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Les Dactylos et le Tigre, de Murray Schisgal Mise en scène de Bruno Emsens Avec Julie Duroisin et Nicolas Luçon Au Boson jusqu’au 29 octobre, puis prolongations du 8 au 18 novembre.