Arctique prend place dans un avenir proche et nous présente un monde sombre, fruit de notre société et de notre mode de vie actuel. Ce huis clos apprivoise des techniques de narration cinématographique pour les adapter au théâtre, contribuant ainsi à consolider la particularité du travail et de l’univers artistique d’Anne-Cécile Vandalem.

Nous sommes en 2025. Le passage Nord-Ouest, jusqu’à présent inaccessible durant plusieurs mois de l’année, est désormais perpétuellement ouvert à cause du réchauffement climatique et de la fonte des glaces. La situation dans le Groenland change de manière drastique : ses richesses naturelles, si longtemps enterrées, sont maintenant l’objet de la convoitise des puissances mondiales, ce qui a des conséquences sur sa politique intérieure et extérieure. Des guerres et des jeux de pouvoir se déclenchent en Europe. Le Groenland cherche à se désunir du Danemark, et son essor économique a des répercussionses écologiques et économiques irréversibles sur l’Arctique.

Photo © Hubert Amiel

L’histoire débute en 2015 et s’intéresse à l’Arctic Serenity, le premier bateau touristique à franchir le passage Nord-Ouest. Pendant la traversée, un accident est survenu :  le navire s’est heurté à une plateforme pétrolière. Depuis il a été mis en cale sèche et plusieurs légendes circulent sur la nature de l’accident et sur l’existence d’un fantôme, l’unique victime de l’accident, qui demeurerait toujours à bord. Cependant en 2025, lors de l’important développement touristique au Pôle Nord, un milliardaire achète le navire pour en faire un hôtel au Groenland. L’Arctic Serenity doit donc être tracté jusque là-bas. Trois femmes et un homme, invités de façon anonyme au moyen d’une lettre, se rendent à bord pour faire ce voyage clandestin. Ils sont menés par une jeune fille et un homme, dont l’identité reste mystérieuse et qui demeurent laconiques quant à l’organisation du voyage.

Il est vite évident que le choix des passagers n’est pas un hasard, et qu’ils ont tous un lien avec l’accident survenu dix ans auparavant. De plus, en pleine traversée, le bateau qui remorque la croisière les abandonne à leur sort. Ils se retrouvent à la dérive, devant lutter contre le froid extrême et le manque d’eau et de nourriture. C’est alors que leurs identités sont petit à petit révélées, et que l’on comprend qu’ils ont été piégés.

L’histoire est passionnante. Il est peut-être un peu difficile pour le spectateur de se faire une idée complète du contexte socio-économique que nous dépeint Anne-Cécile Vandalem, tellement il est réfléchi et élaboré, mais cela n’est pas un obstacle à la compréhension de la trame.

Il y a en effet un travail patent de recherche et de construction d’un monde futur, à la manière des meilleures œuvres de science-fiction. Cependant, l’univers représenté n’est pas si lointain du nôtre, il ressemblerait plutôt à un aboutissement possible de notre réalité présente. Ceci implique le public d’une façon différente, il devient presque responsable de la situation qui lui est présentée.

Photo © Hubert Amiel

La conquête du pôle Nord est aussi un lieu commun dans la littérature et dans notre imaginaire commun, une sorte d’Atlantide, un territoire à la fois fascinant et dangereux, une utopie et une malédiction, le lieu de perdition que des centaines d’aventuriers ont tenté d’atteindre tout au long de l’histoire. En voyant Arctique, il est difficile de ne pas penser à Jules Verne et aux expéditions de John Franklin et de Roald Amundsen ; nous assistons donc à une version contemporaine d’un thème fréquemment exploré, devenu familier. De plus, le mystère et le suspense qui enveloppent l’histoire donnent au spectacle une forme de thriller politique, un huis clos où s’entremêlent histoires personnelles et enjeux socio-politiques. Encore une fois, il est difficile de ne pas faire le lien avec d’autres œuvres, telles que Dix Petits Nègres d’Agatha Christie.

Quant à la mise en scène, tous les moyens mis à disposition font de cette pièce un spectacle cinématographique. Le réalisme du décor qui représente le salon est parfait, à l’exception d’un écran qui occupe la partie supérieure du centre de la scène. Cet écran nous permet de voir, à la manière d’un film, les scènes qui se déroulent dans les couloirs du bateau. La scénographie permet des effets spéciaux impressionnants, et rien n’est symbolique ni représentatif, tout est une imitation fidèle de la réalité. Le spectacle est donc impeccablement millimétré, aucun détail n’est laissé au hasard, la prouesse technique qui a permis ce résultat est incroyable.

Même le jeu des acteurs fait penser aux conventions du genre, leur voix rappelle les doublages ; les gags et les situations humoristiques renvoient aux blagues que l’on retrouve parfois dans les films d’action, d’un humour très « premier degré » et cherchant le rire facile. Ajoutons à cela la durée du spectacle – environ deux heures – et le thème choisi, avec ses retournements de situations et ses effets de suspense, et le spectateur sort du théâtre comme il sortirait d’une salle de cinéma.

C’est pourquoi je m’interroge : que deviendrait cette pièce sans les artifices scénographiques ? Ce n’est pas mon intention de revendiquer un théâtre traditionnel et hautement codé, loin de là, mais j’ai l’impression qu’il manque des éléments importants à la scène. Par habitude ou par goût personnel, je m’attends à une certaine réflexion sur notre société, un certain débat, une certaine réponse aux questions comme « pourquoi faire ce spectacle aujourd’hui ? » ou « que veut le.la metteur.e en scène nous dire ? » Bien que le sujet permette de réfléchir à l’action de l’humain sur l’environnement, ou les jeux de pouvoir qui ont lieu entre les puissances mondiales au détriment des autres pays, il semblerait que cela fasse plutôt partie du contexte et non du contenu. Ainsi, nous avons l’impression d’assister à un « blockbuster théâtral » à la manière des films apocalyptiques comme le Jour d’après, Je suis une légende et tant d’autres.

Et pourtant, la notion de divertissement est aussi inhérente au théâtre. C‘est, d’ailleurs, une des caractéristiques qui l’apparentent le plus au cinéma, cette capacité à créer une bulle dans laquelle le spectateur peut s’immerger et qui lui permet de se détacher de la réalité. Il est tout à fait légitime de vouloir assister à un spectacle rien que pour le plaisir de plonger dans un autre monde et de s’émerveiller avec d’autres histoires. Il est aussi louable d’employer des techniques cinématographiques pour construire cet effet. Cependant, au théâtre, l’espace et le temps sont partagés, ce qui permet une relation particulière entre le public et la scène, impossible à recréer ailleurs. À mon sens, dans Arctique, une distanciation se crée entre le public et la scène, pour rejoindre celle que nous ressentons devant un film, ce qui enlèverait de la qualité à l’expérience du spectateur.

Photo © Hubert Amiel

Par ailleurs, le plateau permet de raconter des histoires d’une manière bien différente que le cinéma, un espace où il n’est pas nécessaire d’être hyper-réaliste pour accrocher le spectateur, où il est permis de tenter des formes hybrides, où il est possible de créer des univers et des émotions en n’y apportant que quelques éléments. Tous ces aspects remplissent une œuvre d’interprétations et de significations, développent l’esprit critique et, finalement, rendent le théâtre si intéressant et passionnant.

En tout cas, une chose est sûre : assister à cette pièce m’a poussé à me poser de « grandes » questions sur ce qu’est le théâtre et ce qui me plaît en tant que spectatrice. J’ai été sincèrement captivée et impressionnée par le spectacle, et je me réjouis qu’il soit possible de voir de telles productions au théâtre. C’est aussi agréable de retrouver une telle œuvre de science-fiction et un si bel exemple de huis clos sur un plateau. Mais j’ai aussi été déçue de me sentir si peu consciente de vivre le même instant présent que les comédiens, de me sentir si loin du théâtre.

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Arctique

Direction artistique, conception, écriture et mise en scène de Anne-Cécile Vandalem

Avec Frédéric Dailly, Guy Dermul, Eric Drabs, Véronique Dumont, Philippe Grand’Henry, Epona Guillaume, Zoé Kovacs, Gianni Manente, Jean-Benoit Ugeux, Mélanie Zucconi

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