Ce soir, j’ai été invitée par David Strosberg dans une chambre, le doute n’est pas permis et cela n’a rien d’incohérent puisque c’est bien Encore une histoire d’amour et d’adultère qui sera jouée au théâtre des Tanneurs par Alexandre Trocki et Anne-Pascale Clairembourg.

Me voilà face à une chambre et même si la lumière du public n’est pas encore éteinte, je peux deviner les deux corps enroulés dans leurs draps à l’avant-scène. Et même si le plein feu n’a pas encore enveloppé le plateau, j’aperçois le lit, les vêtements, tous ces petits éléments de décoration décalés comme une boule à facette ou un tourne-disques, qui rendent l’endroit « plus vrai que nature ». Le silence se fait, les zones d’ombres et de lumières s’inversent, les corps, éclairés par les reflets d’une boule disco suspendue étonnement bas, se meuvent avec langueur, les rires et les gémissements s’élèvent presque imperceptiblement, les pieds se frottent, un sourire, un regard vers le plafond. Comme dans un film, nous n’avons rien vu, mais tout est là pour nous suggérer que ça vient de se finir.

Le texte me parle d’amour, avec des phrases simples, sincères, quotidiennes. Les mots sont ceux que j’aimerais penser, on me dit l’amour avec les silences et les intonations avec lesquels j’aimerais lire un texte sur l’amour. Il y a quelque chose, dans la façon qu’ont les comédiens de s’enrouler dans les draps, de se rhabiller, de se frotter les pieds l’un contre l’autre de plaisir qui me rappelle la façon dont moi-même, je goûte chaque jour aux petits bonheurs de l’existence. Et dans cette chambre, au milieu des gestes de tous les jours, avec des mots qui ont cette poésie un peu brutale du quotidien, je suis presque téléspectatrice d’une simple histoire d’amour. Encore une, la même que celle que je fantasme, avec la même légèreté et le même drame que celles que je regarde depuis toujours sur le grand écran. Le texte et le contexte semblent à la fois me renvoyer à l’amour comme il est et comme il peut être rêvé, de la même façon dont on imagine des moments de vie avant de les vivre.

© Stef Stessel.

Alex se rhabille, il se sert un verre de vin et il enclenche le tourne-disques, la musique retenti et envahit toute la salle. On assiste à un moment fait de paroles inaudibles, de gestes visibles, mais dont le sens n’a plus d’importance… Un moment de poésie et de vie, un moment cinématographique. Le temps d’une chanson, on change de rythme et les minutes s’écoulent différemment, on est désarmé, comme impuissant, incapable d’accélérer ou de décélérer cet instant-là dans le continuum du spectacle. Le texte se tait presque, le plateau continue à vivre, notre regard de spectateur se porte sur les petites choses, les petits gestes, puis il embrasse l’ensemble, dirigé par la musique.

Une réplique claque comme une gifle, la lumière change, le plateau se teinte d’un rose vif, seule une bande de lumière blanche permet de voir se détacher l’expression des comédiens, la scène continue un temps sous cette lumière puis elle s’efface. Ces changements d’éclairage brutaux viennent un peu comme la musique dans les films faire claquer une parole, un geste, et teinter les quelques minutes qui suivent de son impact sur l’autre, et sur la relation. À nouveau, je me retrouve entre le fantasme et la poésie du quotidien. La lumière matérialise ce rêve, cette façon de rendre dramatique une parole de « tous les jours ». Elle devient l’amour, violente à partir d’un rien, s’apaisant presque sans qu’on y prenne garde, elle refroidit un moment et le réchauffe. Les projecteurs et les couleurs semblent donner au texte un écho dramatique, une touche de too much.

Tout au long du spectacle, lumière et texte se répondent comme le quotidien et le fantasme. Ensemble, ils forment cette mixture de réalité et de cinéma, de profondeur et de légèreté. On nous laisse dans ce dédale d’émotions un moment de musique, comme une respiration. Oui, nous sommes encore face à une histoire d’amour, à deux personnes, trois personnes, quatre personnes qui s’aiment, nous sommes face l’impossible, à ce qui est bon et ce qui fait mal. Et même si les paroles sont justes, même si rien n’est faux, tout est joué. Voilà donc encore une histoire d’amour qui se glisse dans notre mémoire de spectateur pour fantasmer les nôtres.

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Encore une histoire d’amour

Écrit par Thomas Gunzig
Mis en scène par David Strosberg
Avec Anne-Pascale Clairembourg et Alexandre Trocki
Scénographié par Marie Szersnovicz
Mis en lumières d’Harry Cole

Vu le 4 octobre 2017 au théâtre des Tanneurs.