Pour la sortie théâtrale du mois de janvier, Regards spectaculaires s’est rendu au Théâtre National pour assister à Five Easy Pieces de Milo Rau. Nous avons donc décidé de commencer cette année avec un spectacle dur : le metteur en scène suisse traite de l’affaire Marc Dutroux, en montrant sur scène sept enfants qui vont reconstituer, à la manière d’un documentaire filmé, certains témoignages des victimes et d’autres personnes liées à l’affaire.

Les sept comédiens sont accompagnés d’une sorte d’animateur, le seul adulte sur scène, qui les dirige et aide à monter le résultat final. Cet homme au comportement ambigu leur pose des questions sur leur vie, leurs loisirs, leurs peurs, mais aussi sur le théâtre et le jeu d’acteur. Ainsi, Five Easy Pieces oscille entre le théâtre documentaire et la réflexion méta-théâtrale. Bien que le sujet soit profondément sombre, le spectacle traite aussi le processus artistique et la volonté de ces enfants d’être de bons comédiens : l’humour et la légèreté sont donc aussi présents sur le plateau, provoquant un contraste fort entre le fond et la forme du spectacle.

© Phile Deprez

En sortant du spectacle, l’avis du groupe était très mitigé. Nous avons tout de suite remarqué qu’au-delà du « j’aime, j’aime pas », il y avait une autre dimension : celle de l’émotion que provoque un sujet comme celui-ci. Certains n’ont pas voulu assister à l’atelier, et d’autres préféraient justement parler de la pièce pour en quelque sorte « l’exorciser », mettre des mots sur leur ressenti avec l’aide des autres membres du groupe.

Comme nous avions choisi, pour cette occasion, de faire un atelier juste après la pièce, et que nous étions conscientes de la difficulté du sujet abordé, nous avons décidé d’établir une légère distance entre celui-ci et les participants. Anthony Forrat, qui fait aussi partie notre asbl, a mené un atelier d’analyse des éléments paratextuels qui entourent l’œuvre. De cette manière, nous avons comparé différents sites web qui annoncent le spectacle, en faisant attention au nombre d’images choisies et à la manière dont celles-ci sont disposées, aux informations données, aux textes de présentation et au webdesign de chaque site.

Nous avons vu, par exemple, que sur le site du Théâtre National, l’image principale reste du côté gauche, tandis que le texte et le reste des images défilent du côté droit. Par contre, sur le site du Varia – théâtre qui a accueilli le spectacle pendant le Kunstenfestivaldesarts de 2016 –, nous ne trouvons qu’une seule image, peut-être parce que, à cette époque, la pièce était en pleine création, et que les documents visuels étaient rares. C’est sans doute pour la même raison que le texte de présentation est beaucoup plus vague et fait référence aux idées que Milo Rau souhaite aborder, tandis que, au National, il y a davantage de détails sur la mise en scène. Par contre, sur le site de CAMPO – centre d’art basé à Gand, producteur de nombreuses créations théâtrales –, le texte explicatif sur la pièce est beaucoup plus long et complet, et les références artistiques détaillées.

© Phile Deprez

Cette analyse nous a amené à réfléchir au ton le plus indiqué pour communiquer sur le spectacle. Miser sur le contenu pour attirer du public est un vrai défi, raison pour laquelle il est plus facile de se pencher sur la question de la théâtralité et du processus créatif, ainsi que sur la figure de Milo Rau, metteur en scène acclamé. Le ton sérieux des présentations ne correspond pas exactement au spectacle : les notes ludiques et humoristiques de certaines scènes – celles qui se déroulent quand les enfants sont eux-mêmes et parlent de leurs envies et de théâtre – donnent une certaine aisance à la lourdeur du sujet, permettent au spectateur de rire de temps à autre. Malgré cette caractéristique du spectacle, qui le rend beaucoup plus agréable et plaisant pour le spectateur, il n’est sûrement pas de bon goût d’annoncer un spectacle humoristique sur l’affaire Dutroux.

La bande-annonce de Five Easy Pieces, que nous avons aussi analysé lors de cet atelier, pose également question. Celle-ci commence par une interrogation : « Ferais-tu n’importe quoi pour le théâtre ? » La notion d’illégalité est présente dès les premières secondes, et le buste des enfants, avec leur nom, défile sur un fond noir. La façon dont le teaser est monté rappelle les vidéos d’hommage aux victimes ; le ton général employé présente une pièce très émotionnelle. Un certain malaise en découle, nous savons juste que des enfants se trouvent sur scène, qu’ils sont des victimes et qu’ils font peut-être des choses interdites. Il n’est par ailleurs pas possible de se faire une idée de comment on va parler de Marc Dutroux. C’est unanime : les participants avouent qu’ils n’auraient pas assisté au spectacle s’ils avaient vu cette bande-annonce.

À partir de cela, d’autres réflexions surgissent. Ce teaser présente la pièce comme une façon d’accompagner un deuil. Mais est-ce que Five Easy Pieces aide à faire son deuil ? Est-ce qu'il ne serait pas plutôt question de rouvrir d’anciennes blessures ? Marc Dutroux est devenu une espèce de monstre mythologique, une créature légendaire, l’incarnation du mal. C’est pour cela que le spectateur refuse toute information sur lui qui puisse rappeler qu’il s’agit d’un être humain. Bien que ce ne soit pas l’objet principal de la pièce, quelques informations sont données sur son enfance, et nous assistons aussi à la reconstitution d’un témoignage de son père. Plusieurs participants ont affirmé ne pas avoir envie de savoir qui se cache derrière le criminel.

En dernier lieu, nous avons analysé des critiques de l’époque. Les participants se sont attardés sur  le langage grandiloquent des auteurs, sur les louanges envers Milo Rau et sur le peu d’informations sur la mise en scène. Il semblerait qu’ils suivent tous un même schéma, celui de s’appuyer sur la figure du metteur en scène et d’utiliser un langage un peu vide, et de poser des questions existentielles sur ce qui constitue l’être humain, ainsi que sur la nature du théâtre. Nous nous sommes amusés par la suite à découper des morceaux de ces textes et à reconstituer d’autres critiques, farfelues, absurdes.

© Phile Deprez

Pendant cela, nous avons continué à discuter de la pièce. Les participants étaient tous d’accord sur quelques points : ils étaient impressionnés par le jeu d’acteur des enfants – ils incarnent les personnages du documentaire mais ils jouent aussi eux-mêmes, leur propre identité – et avaient apprécié la mise en scène – tout ce qui fait référence à l’affaire Dutroux est filmé en direct et projeté sur un écran. Certains reprochaient au metteur en scène de s’être appuyé un peu trop dans l’émotionnel, et de s’éloigner du traitement documentaire, qui aurait peut-être été plus intéressant. C’est un sujet délicat et dramatique, et nous ne serons jamais capables d’assimiler l’ampleur de la souffrance engendrée par cette affaire ; est-il vraiment nécessaire de recycler cette douleur, d’amplifier la peine ? Au contraire, d’autres répondent : « N’est-il pas un peu égoïste et cynique de vouloir assister à un spectacle sur l’affaire Dutroux sans ressentir de douleur ? »

Vers la fin de la discussion, nous nous sommes dit que le fait que ces crimes aient eu lieu en Belgique influence sur la perception du spectateur. Nous aurions sans doute été moins touchés si cette affaire s’était déroulée à l’étranger. Ceux qui sont nés ici se rappellent d’une période de son enfance où le visages des petites filles envahissaient les médias et les rues. Le grand méchant loup avait un nom et une tête distincte ; nous n’étions peut-être pas préparés à le voir, vingt ans plus tard, sur les planches d’un théâtre.

Collage des réactions du groupe ÇN.

En savoir plus...

Five Easy Pieces

Conception, texte et mis en scène par Milo Rau
Texte et interprétation par Aimone De Zordo, Fons Dumont, Arno John Keys, Blanche Ghyssaert, Lucia Redondo, Peter Seynaeve, Pepijn Siddiki et Eva Luna Van Hijfte
Acteurs du film : Sara De Bosschere, Pieter-Jan De Wyngaert, Johan Leysen, Peter Seynaeve, Jan Steen, Ans Van den Eede et Annabelle Van Nieuwenhuysen
Assistance à la mise en scène et coach d’interprétation par Peter Seynaeve
Encadrement des enfants et assistance à la production par Ted Oonk
Dramaturgie de Stephan Bläske
Vidéo et conception sonore par Sam Verhaert
Réalisation scénographie par Ian Kesteleyn
Traduction française par Isabelle Grynberg
Produit par CAMPO et IIPM
90 minutes

Vu au Théâtre National