Avec Frozen, la compagnie 3637 nous propose un huis clos effrayant, un spectacle sans paroles qui pourtant en dit beaucoup sur l’être humain. Entre éclats de rire et sursauts, Frozen place l’homme au centre d’un plateau et nous fait réfléchir sur notre propre condition humaine.

 

Sur le plateau, une cantine d’entreprise. Tout est très carré, très propre, très aseptisé. On se croirait dans une salle d’opération. Comme fond musical, une musique d’ascenseur, It’s not unusual. Une employée entre dans la salle, remplit son plateau et s’installe. Un homme arrive peu après et fait de même, en s’asseyant loin d’elle. Ils se mettent à manger, silencieusement : leur routine est presque pareille, leurs gestes se font écho ; cependant, ils se sont à peine adressé un regard. Cette situation, issue de la réalité, reste très absurde et comique : leur attitude est méticuleuse et calculée, presque robotique, ce qui les rend plutôt ridicules. Et pourtant, nous nous sommes tous déjà retrouvés dans une situation pareille…

Cette scène, qui rappelle à la fois Mr. Bean et les Monty Python, est interrompue brusquement. D’un coup, comme une explosion, quelque chose vient déchirer le quotidien. Dans le frigo, entre les salades, se trouve un cœur battant.

À partir de ce moment-là, tout se brise.

Les deux personnages réagissent de façon viscérale devant cet élément perturbateur. C’est comme si, par l’intrusion de cet objet si humain, si charnel, ils s’éveillaient d’un long coma. L’homme cherche, dans un premier temps, à se débarrasser de l’organe ; la femme, elle, est comme attirée vers lui. Ils se lancent alors dans un combat au corps à corps, duquel ils sortent grièvement blessés. L’unique solution qui se présente à eux est terrible et pourtant très simple : ils doivent tous les deux se relier au cœur avec l’aide d’un petit tuyau et cohabiter ensemble dans une salle qui ne veut plus ouvrir ses portes.

L’histoire qui suit pourrait nous rappeler celles des naufragés dans une île déserte. Nous voyons deux êtres humains essayer de survivre dans des conditions pénibles et insupportables. Pour cela, ils doivent creuser dans leur propre essence, prendre conscience de leur nature humaine et de leurs instincts. Ils se transforment devant nos yeux, deviennent des animaux dominés par la violence, la faim, le désir, l’amour.

Grâce à cette histoire aussi absurde qu’humaine, Frozen tente de nous faire prendre conscience de notre corps, non pas celui que nous renvoyons à la société, mais celui qui fait de nous des êtres vivants.

En effet, le spectacle met en lumière une évidence très paradoxale de notre société occidentale : d’un côté, nous donnons une importance énorme au corps et à l’apparence physique, devenue notre identité ; de l’autre, celui-ci reste souvent un tabou, surtout quand il est question de maladie, de mort, ou simplement quand on le traite sous un point de vue plus organique.

Le plus incroyable, à mon sens, est que tout cela se fait sans qu’un seul mot soit prononcé dans toute la pièce. Photo © Hubert Amiel.

Ce cœur battant fait prendre conscience, aux personnages comme aux spectateurs, que nous sommes mortels et que, si nous vivons, c’est bien parce que cette chose qui se trouve là, dans leurs mains, se trouve aussi en nous. Par extension, il est aussi question de mettre en évidence la superficialité de notre société, ce monde désincarné où priment l’excellence et la réussite mais qui néglige les relations humaines, les problèmes sociaux. La découverte de cet organe nous fait peur et nous fascine en même temps. Tout ce qui va surgir à partir de là est de l’ordre du corporel et du relationnel purs : deux êtres vivants qui s’allient pour essayer de survivre.

Le plus incroyable, à mon sens, est que tout cela se fait sans qu’un seul mot soit prononcé dans toute la pièce. Nous sommes ici devant un théâtre muet, visuel. Les comédiens, comme entraînés par une sorte de partition physique, incarnent les notes d’une mélodie particulière. Dans la partition, nous trouvons aussi ce fond musical, cette musique composée d’une série de petites chansons enjouées, mais aussi ces autres bruits qui viennent accompagner l’action : des ingurgitations, des cris, des grognements, des pleurs, des soupirs…

Les objets présents sur scène sont très exploités. Il sont employés de manière inédite, que ce soit pour s’adapter au milieu ou pour se défouler. De cette façon, ils deviennent aussi vivants que les personnages et émettent, eux aussi, leurs bruits particuliers. Toute cette ambiance sonore, accompagnée de la création lumière, génère une scénographie dans laquelle chaque élément a la même importance, chaque outil s’assemble pour créer un récit clair et lisible.

Tout ce qui va surgir à partir de là est de l’ordre du corporel et du relationnel purs : deux êtres vivants qui s’allient pour essayer de survivre. Photo prise lors du Festival d'Avignon.

Ce langage scénique, très différent du théâtre de texte auquel nous sommes habitués, nous parle pourtant et nous semble étrangement familier. Je pense au cinéma muet, mais aussi aux dessins animés, aux BD. Nous regardons le spectacle d’une autre manière, en voulant déchiffrer ce que les personnages pensent, en essayant de comprendre leurs actions, en interprétant leurs gestes et mimiques.

Nous nous sentons alors plus proches d’eux, plus identifiés, plus concernés par l’action, car nous essayons nous aussi de survivre, de réfléchir aux différentes échappatoires possibles. Nous sommes aussi alors plus libres de rire, de crier, ou même de parler. Nous sommes vivants.

Les personnages et le public deviennent un seul élément, l’humain contre l’adversité, le lien contre la superficialité, les pulsions contre les règles. Le traitement de l’homme et du corps, ainsi que le manque de parole, font que, comme devant un spectacle de danse ou une œuvre d’art plastique, Frozen acquiert un caractère universel, un langage compréhensible par tout le monde, enfoui dans notre nature d’être humain.

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Frozen

Vu le 8 mars au Théâtre National
À voir jusqu’au 17 mars.

Mise en espace et en mouvement de Sophie Leso
Scénographie de Aurélie Deloche
Création sonore de Nicola Testa
Lumières de Caspar Langhoff
Sous les conseils scénaristiques de Thomas Van Zuylen
Mise en scène assistée par Sophie Jallet
Accessoiriste, Noémie Vanheste
Regard extérieur de Muriel Legrand
Régie générale par Matthieu Kaempfer et Benoît Ausloos
Effets spéciaux de Florence Thonet
Régie lumière de Dylan Schmit
Régie son de Simon Pirson
Régisseurs plateau, Isabelle schelk et Ludovic John-Kevin
Conçu et interprété par Sophie Linsmaux et Aurelio Mergola.