Pour leur travail de fin d’études, les étudiants du master en interprétation dramatique de l’INSAS nous emmènent dans le village quasi mythique de Salem. Heaven Is a Place Where Nothing Ever Happens est un spectacle trompeur, à l’apparence sucrée, enfantine, légère, mais cachant un fond satirique et pointu.

Une nuit, un groupe de jeunes filles se réunit dans la forêt pour invoquer le diable. Le lendemain, certaines d’entre elles semblent malades, catatoniques… possédées. C’est en tout cas ce que pensent ses parents et proches. Mais certains vont plus loin, cherchent d’autres explications et, surtout, d’autres coupables. Un procès se met en place, et, très vite, tous les habitants sont susceptibles d’être arrêtés ou pendus.

Le sujet de ce spectacle nous est à la fois étrange et familier : les rites sataniques, la chasse aux sorcières, l’invocation au diable… tout cela ayant lieu dans un petit village où l’atmosphère devient de plus en plus étouffante, et où les soi-disant « bons villageois » se révèlent de plus en plus être pétris de défauts. En effet, ces histoires nous semblent distantes, extérieures à notre vie, et pourtant si proches, si présentes dans notre imaginaire construit par tous ces films et ces séries américaines que nous avons, volontairement ou pas, consommés sans modération. Il est d’ailleurs très risible pour une grande partie du public d’entendre des noms de famille belges dans un contexte pareil, si américain… Un Van der Zwalmen à Salem, c’est quand même quelque chose !

D’ailleurs, la question de la comicité et de la parodie dans ce spectacle et très intéressante. Le thème de la pièce est un cliché et elle est elle-même un défilé de stéréotypes : les jeunes filles à l’innocence douteuse, le révérend inclément, celui qui croit – un peu trop – aux possessions diaboliques, le fermier présumé coupable injustement, la servante noire aux pratiques hérétiques, le couple avide de pouvoir… Le spectacle se présente de prime abord comme une succession de lieux communs autour de ce sujet, ainsi qu’une lecture au premier degré de la problématique : est-ce que ces jeunes filles sont victimes d’une possession démoniaque ? Si oui, qui est le responsable ? Ou bien seraient-elles en train de jouer la comédie ? Qui ment dans cette histoire ?

Néanmoins, au fur et à mesure que les dialogues fusent et que la trame se développe, le spectateur se surprend de plus en plus souvent à réprimer des rires, puis à rire timidement, pour finalement rire sans gêne. D’une façon subtile, presque imperceptible, le spectacle adopte une dimension qui se trouve à mi-chemin entre la parodie et la taquinerie, et révèle ainsi une deuxième lecture du conflit. En effet, la question de l’oppression de la femme et du racisme, bien que évidente dans un premier temps, devient totalement explicite. Il n’est pas surprenant d’apprendre après-coup que le texte ait été alimenté par les paroles de Virginie Despentes et de Malcom X, entre autres1.

La mise en scène et le jeu des personnages suivent le même chemin. Des scènes jouées simultanément viennent donner une autre dimension à la pièce, tout comme les interventions individuelles de certains comédiens pendant que la trame continue, ou bien les interruptions faisant place à des chansons jouées en direct. Les personnages, bien que pris au piège dans une situation perverse et maudite, transmettent un sentiment de liberté et de rébellion captivant. Les étudiants de l’INSAS font preuve de leur élasticité et de leur faculté à plaisanter, tout en surprenant le spectateur. Le spectacle devient un va-et-vient entre histoire et provocation.

À mon sens, ce côté revendicatif et joueur mériterait d’être poussé plus loin. Il semble parfois, tant dans la protestation contre le racisme et le sexisme que dans la rupture du quatrième mur et du théâtre traditionnel, que nous soyons face à des étincelles de pouvoir, des ébauches de ce qui pourrait être mais qui n’est pas. Je me demande, par exemple, si la question féministe touche vraiment les spectateurs ou si elle vient plutôt colorier la trame.

Quoi qu’il en soit, la dénonciation est là, et le théâtre demeure le lieu idéal par excellence pour dévoiler et questionner les failles de notre civilisation. Il est d’ailleurs très justifiable de reprendre une histoire stéréotypée pour en parler, utiliser l’exemple courant ou manié pour illustrer la corruption, qui touche toutes les couches de notre société, surtout les plus hautes.

Le spectacle s’avère être un bonbon acidulé : beau, doux et facile au début ; mais, au fur et à mesure qu’on le déguste, il devient piquant et complexe, révélant les pires laideurs, devenant difficile à avaler.

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Heaven Is a Place Where Nothing Ever Happens
Spectacle de fin d’études du master en interprétation dramatique de l’INSAS
sous la direction de Stéphane Olivier
Jeu : Aminata Abdoulaye Hama, Faustine Boissery, Raphaëlle Corbisier, Christian Cordonier, Mikaël Di Marzo, Alizée Gaye, Nelly Latour, Samuel Padolus, Ninon Perez, Lionel Robyr, Samuel Van der Zwalmen.
Assistanat : Magrit Coulon, Diane Jacquier, Lumières : Alice De Cat, Joey Elmaleh, Scénographie : Maxime Arnould, Sibylle Cabello, Son : Thibault Sartori, Léa Vayrou, Costumes : Hugo Favier, Mathilde Perrot.


  1. Comme il est indiqué dans le dossier de presse et bien que la pièce The Crucible d’Arthur Miller soit à la base de ce spectacle, les élèves de l’INSAS ont travaillé des extraits du Procès d’Orson Welles,  l’Origine du monde de Liv Strömquist, King Kong Theory de Virginie Despentes, le film Trumbo de Jay Roch, M’appelle Mohamed Ali de Dieudonné Niangouna, l’Être et le Néant de Jean-Paul Sartre, et d’autres textes de Mylène Tournier, Gil Scott Heron, Malcom X, Paul Mowa, Edouard Louis, Maxime Perrotin, Jeanne Cherbal, Charles Darwin.