Dans la même veine que Roméo et Juliette, Intrigue et Amour est l’histoire de deux amants dont l’union est impossible si ce n’est dans la mort. Des personnages drôles et cocasses et une incroyable mise en scène nous dévoilent cette histoire, aux limites de la désuétude.

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Photo © Eric Legrand.

Dans l’ambiance d’une vieille maison de maître naît l’histoire d’amour de Louise et Ferdinand. Elle est roturière, fille d’un professeur de musique tandis qu’il est fils de président. Son amour pour lui semble inconvenant à la jeune fille, elle veut s’en détacher, ne pense pas mériter le jeune noble. L’amant passionné s’évertue pourtant à lui prouver l’inverse. Elle est aimée d’un amour vrai et simple par ses parents qui ne veulent que son bonheur. A l’opposé, le père du major Ferdinand est une crapule manipulatrice qui a obtenu le pouvoir par la traîtrise, dans le plus grand secret. En ce qui concerne son fils, il ne s’inquiète de lui que pour sa propre réussite sociale et financière. Il s’oppose naturellement au mariage de celui-ci avec cette fille de basse extraction. Il arrange donc un mariage avec la « Lady », une des concubines du prince. Ferdinand est scandalisé, cette offre entache son honneur et son amour. Il est fou de rage. Pour s’assurer de la bonne marche de son plan, le président magouille pour semer la zizanie entre les deux amoureux. Il oblige Louise à écrire une lettre d’amour à un autre, sous caution de la vie des ses parents. Cette lettre est mise subtilement entre les mains de Ferdinand, alors désespéré. Perdu, il met du poison dans la boisson qu’il partage avec elle. Ils meurent tout deux en s’avouant leur amour éternel.

Les spectateurs entrent dans la salle et découvrent la scène, masquée par un voile en plastique. Quelques ombres se distinguent. Le silence s’installe et d’autres ombres apparaissent, des corps, des mouvements, des visages. Tout s’immobilise et les ombres tirent le voile. Une dizaine de personnages nous font face, nous dévisagent d’un air ébahi. Ils sont sortis d’un autre temps. Une odeur s’exhale de la scène, une odeur de bois, de vieil encens, de meubles anciens un peu poussiéreux, une odeur de vieille maison, vivante. Le décor rappelle ces maisons de maître des siècles passés, un piano, un bureau, quelques fauteuils… La lumière est tamisée, chaleureuse.

La pièce de Friedrich Schiller, créée en 1784.
La pièce de Friedrich Schiller, créée en 1784.

Intrigue et Amour a un peu vieilli ; ce qui guide les personnages dans leurs actions ne nous correspond plus. C’est l’amour de Dieu, l’honneur… Parfois une distorsion s’installe entre nous, spectateurs du XXIe siècle, et ces personnages issus d’un autre âge, plein d’autres valeurs. Je trouve dommage qu’il n’y ait pas eu une légère actualisation à ce niveau. Le jeu d’acteurs prend parfois un tournant dramatique non feint qui crée une distance par rapport à la réalité. Dans le sens où le drame repose sur un problème qui semble tout à fait solvable dans notre société… D’un autre côté, il est vrai qu’il y a des personnages loufoques, cocasses ou pathétiques, dans l’exagération la plus totale, ce qui suscite de francs éclats de rire. De plus, on observe quelquefois une prise de recul de la part des acteurs par rapport à leur texte, de brèves étincelles d’ironie sur leur situation. Une complicité se créée alors entre le spectateur et le comédien. Mais cela aurait pu être encore plus exploité. Là, on demeure dans un entre-deux assez frustrant : d’une part une distanciation, d’autre part une fidélité au texte original. Il aurait fallu, selon moi, assumer davantage cette prise de distance.

Toute l’histoire s’est construite sur des non-dits et des malentendus, avant de se terminer sur une fin tragique. Louise est comme victime de son destin, elle n’est pas actrice. Elle subit presque l’amour de Ferdinand, comme si elle en avait peur. C’est seulement dans le dernier acte de son amant, le poison, qu’elle se conforme entièrement à sa volonté la plus profonde, qu’elle l’assume. Et encore, cela n’a été possible que par Ferdinand. Elle se sacrifie alors que ses désirs (amour, honneur, et devoir filial) nous semblent conciliables. Ce genre de personnage est assez agaçant ; Louise ne se bat pas pour ce qu’elle veut réellement. En même temps, ce comportement est observable partout, et même en nous. Ceci me fait penser à une phrase de Harun Yahya : « I always wonder why birds choose to stay in the same place when they can fly anywhere on the earth, then I ask myself the same question. »

Photo © Eric Legrand.
Photo © Eric Legrand.

On peut aussi trouver dans la pièce une certaine morale sur les fausses apparences. Plusieurs personnages jouent un double rôle (Louise, le président, le maréchal, le secrétaire, etc.), la confiance se perd. De même, l’épouse imposée à Ferdinand, la  « Lady », semble au départ être une femme obscène, vulgaire, sans valeurs. Elle se révèlera être une grande âme, héroïne dans l’ombre.

Il faut ajouter que la pièce comporte une richesse musicale : entre les scènes, les acteurs se réunissent quelque fois pour chanter. Piano, saxos, cymbales et xylophone accompagnaient le chœur de leurs voix, entonnant de magnifiques chants allemands. Interludes originaux, ambiance un peu étrange qui nous extrait de la pièce... Véritables bouffées d’air dans une pièce plutôt longue mais très vive, drôle malgré le drame, pendant laquelle on ne pas voit pas le temps passer.

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Intrigue et amour Ecrit par Friedrich Schiller en 1784 Mis en scène par Yves Beausnesne Dramaturgie de Marion Bernède Avec Hélène Chevallier, Thomas Condemine, Olivier Constant et Frédéric Cuif Vu le 10 décembre au Théâtre Varia