La Beauté du désastre de Lara Ceulemans est la mise en scène d’une crise identitaire, le portrait d’une génération brisée, marquée par le doute et la déception.

Alors que la vie semble tout lui offrir, Adrien, lassé par la société mais surtout par sa propre existence, décide un jour de partir, de quitter son monde, de s’échapper. Du jour au lendemain et sans aucune explication, il disparaît et ne donne plus de nouvelles.

Le désespoir, le désenchantement, la crise existentielle… Ces questions ne sont certainement pas nouvelles pour l’être humain, elles semblent traverser l’histoire de l’art et de la pensée et refaire surface de temps à autre. Le traitement que Lara Ceulemans en fait est intéressant, car elle propose et explore une solution qui n’en est pas vraiment une : la fuite vers un autre monde, la disparition volontaire.

© Simon Gosslin

La pièce se développe sur ce thème-là, le récit étant construit à partir de témoignages de personnes ayant disparu volontairement1. Metteuse en scène et comédiens se sont servi de ces histoires pour écrire à leur tour leur propre texte. Avec l’ensemble du matériel, Thomas Depryck a taillé une histoire à voix multiples, celle d’Adrien mais aussi celles des personnes qui l’entourent.

Ceci a un impact direct sur la scénographie : plusieurs procédés narratifs se succèdent, s’imbriquent, se répondent, façonnant une palette aux mille couleurs. Cette multiplicité du discours n’est pas évidente au début, mais elle se révèle au fur et à mesure du récit.

Ainsi, comme lorsque nous sommes sur une montagne russe et que nous commençons à monter une pente petit à petit, nous pénétrons lentement mais sans arrêt dans l’univers complexe d’Adrien. Premièrement, La question de la disparition est abordée. Ensuite, nous écoutons un soliloque du protagoniste, marqué par un souvenir d’adolescence et par les questions qui le taraudent depuis. Suit une scène filmée, projetée à l’écran qui se trouve à l’arrière-scène. Nous assistons, presque en tant que voyeurs accidentels, à la soirée où tout dérape pour Adrien, celle qui lui fait prendre la décision de partir. Deux femmes prennent alors la parole, un monologue à deux voix qui illustre un même sentiment chez deux personnages différents. Comme réponse à leur désespoir, le court métrage suit les pas d’Adrien, et nous montre comment il s’éloigne de ses proches, de sa vie.

© Simon Gosslin

Nous pourrions d’ailleurs dire que les deux médias, théâtre et cinéma, sont les principaux conteurs du récit. Le plateau devient l’espace où les personnages qui tissent la vie d’Adrien coexistent. Ils cherchent des explications, des solutions, du soutien, mais surtout ils réfléchissent sur ce que tout cela éveille en eux. Non seulement ils essaient de combler le sentiment de perte que provoque la disparition de leur ami, mais ils font face à leurs propres obscurités et questionnements existentiels. L’écran, lui, illustre le chemin d’Adrien, une captation très réaliste dans un premier abord mais qui semble prendre une tournure surréaliste au fur et à mesure que le temps passe. Ainsi, le personnage devient muet après sa disparition mais il est éternellement présent dans l’imaginaire des personnages et dans l’œil du spectateur.

Le jeu entre ces deux discours est captivant, mais il y a selon moi un trop-plein de procédés qui finissent par dévaluer cette démarche. En effet, nous verrons par la suite se succéder toute une série d’artifices scénographiques à une vitesse vertigineuse : monologues, dialogues, danse, tableaux, utilisation de l’écran comme scène et comme décor, utilisation de l’espace derrière l’écran, questions dirigées au public, parodie d’émission télévisée, scénographie en mouvement constant… Nous avons à peine le temps de respirer qu’un nouvel élément vient rejoindre les autres.

Tout cela fait que, bien qu’il y ait des moments délicieux, plein de poésie ou d’intrigue… nous avons, au fil du spectacle, de plus en plus l’impression d’être devant un travail théâtral et moins celle d’assister à une histoire. Il arrive un moment où nous sommes pleinement conscients d’être devant le fruit d’un travail collectif, un fruit qui est peut-être encore un peu vert. Que ce soit dans la forme ou dans le texte, il est évident que non seulement les voix narratives sont de nature différentes, mais aussi les auteurs, les idées. Ceci n’est pas nécessairement mauvais signe, mais ici le projet semble parfois inabouti et le trop-plein de signes et de textes nécessiterait un dernier tri. Difficile de sélectionner parmi tant de matière, le sujet devient parfois rébarbatif, les différentes voix excessives.

© Simon Gosslin

Cela dit, le spectacle demeure, dans son fond comme dans sa forme, une très belle proposition. Le jeu entre spectacle vivant et court métrage, régulièrement utilisé de nos jours dans le théâtre contemporain, est ici d’une finesse laborieuse, d’un travail réussi. Aucun choix concernant le film ne nous fait décrocher du récit, au contraire, il contribue à ce que nous voyions bien la vie d’Adrien en parallèle avec celle de ses amis.

Quant au texte, certains passages sont d’une poésie rare, mélancolique et pourtant bien réelle, car elle découle de la douleur humaine, de la tristesse, de la destruction. Est-il possible de se priver d’une identité ? Nous voulons nous échapper de notre vie en cherchant un autre monde, mais cela est-il vraiment possible ? Lorsque nous changeons le décor, ne sommes-nous pas quand même toujours au même endroit, mais sous une lumière différente ? La disparition est-elle donc la solution ? Pouvons-nous juste choisir de ne pas vivre, vivre de façon passive ? La place de l’individu dans une société hyper-individualisée, la recherche d’un état de bonheur qui n’existe pas… Ces questions identitaires, loin d’être scolaires et moralistes, trouvent comme réponse non pas une solution, mais des mots très sincères et profonds.

Elles sont surtout le symptôme d’une génération malade, souffrante, déçue. Quand la beauté du bonheur est si difficile à atteindre et si éphémère, nous cherchons la beauté de la souffrance, de la douleur, de la destruction. Les tragédies existent car elles sont tristement belles. Quand nous puisons dans cette douleur profonde qui caractérise l’être humain, le chaos de l’existence, le désastre qui domine nos vies, nous trouvons alors une beauté touchante, mélancolique, essentielle.

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La Beauté du désastre

Conçu et et mis en scène par Lara Ceulemans
Écrit par Thomas Depryck
Mise en scène assistée par Amandine Vandenheede
Joué par Rita Belova, Adrien Drumel, Marouan Iddoub, David Scarpuzza, Marie-Charlotte Siokos
Vidéo de Dimitri Petrovic et Maxime Jennes
Musique de Gabriel Govea Ramos et Thomas Raa

Vu le 9 mai 2017 au Théâtre National.


  1. Il est indiqué dans le dossier de presse que Lara Ceulemans s’appuie sur Disparaître de soi de David le Breton et de les Évaporés du Japon de Lena Mauger et Stéphan Remael.