Du Zététique Théâtre, compagnie liégeoise de théâtre et de danse pour le jeune public, on avait découvert en mars 2013 la Nuit du sanglier, à l’occasion de l’opération Ottokar. Le nouvel opus de Catherine Daele, dont le texte précédent, Supernova, a reçu le prix des metteurs en scène belges et étrangers en 2010. De retour aux Chiroux à Liège ce 27 février et le 13 mars à la maison de la culture de Marche, c'est l'occasion de se replonger dans les coulisses d’une œuvre en chantier.

Mot de passe ? « Zététique »

Pour pénétrer le laboratoire de la création, il faut s’enfoncer dans les entrailles des Chiroux, le centre culturel de Liège qui accueille la compagnie en résidence. Tu entres dans le bâtiment et face à toi il y aura une porte grise et une sonnette. Pas à pas, je suis les instructions reçues par e-mail. Je glisse le mot de passe au parlophone et le passage s’ouvre devant moi. Sur la pointe des pieds, j’entre dans l’intimité du travail déjà en cours, je me fais toute petite et j’ouvre grand les yeux et les oreilles.

Installée dans un fauteuil rouge au milieu des rangées vides de spectateurs, je prends des notes face à une scène peu commune. L’enchaînement Mozart-forêt est un tout petit peu brutal, me semble-t-il, commente Luc Dumont. Une montre au poignet, les yeux rivés sur les trois autres... pas de doute, c’est le metteur en scène. Par des conseils sensibles, il guide les comédiens qui, pieds nus et en jogging, courent et sautent pour une italienne haletante. Il faut trouver ce rythme et cette énergie-là dans une économie de mouvements, explique-t-il.

Petit à petit, je commence à comprendre le jargon de l’équipe et à cerner les personnages de l’histoire. César, c’est le sanglier, un sanglier royal qui te bouffe d’un regard cru, décrit Erika. Elle est la petite sœur de quinze ans, Térence est le grand frère et Alec — « cool man » — est l’intrus. L’arrivée de ce personnage déroutant va bouleverser l’équilibre entre un frère et une sœur qui, vivant seuls à la maison, se sont définis l’un par rapport à l’autre.

Éclairé au néon, le plateau est encombré d’une échelle et délimité par de grands volumes en bois verticaux. Par-ci par-là, bouteilles d’eau et feuilles de texte rappellent qu’on n’en est encore qu’aux prémices du tableau. Pourtant, le théâtre est déjà bien présent. Un échange de répliques suffit pour que la magie opère : sans décors ni lumières, on distingue sur la scène une forêt, un resto, un foyer.

Dans cette scène-clé qu’ils répètent depuis des heures, Erika semble flotter dans l’odeur du sanglier ; elle est out comme dit Alec. Avec la poésie des mots hachés de Catherine Daele, elle raconte son face à face avec l’animal, une peur magnifique, un instant suspendu, infini. Pragmatique et en colère, son frère veut comprendre et s’énerve face à la désinvolture d’Alec qui a raccompagné sa sœur. Le petit bronzé face au blond baraqué, celui-ci paraît complètement barge. Ah non, il est drôle. En tout cas, il mange du chien cuit. Inquiétant et attirant, le personnage d’Alec s’oppose à celui de Térence, déstabilisé dans son rôle de protecteur.

Un travail d’équipe

Un accent de Colombie, un autre de Liège : les comédiens Juan Martinez et Julien Collard incarnent à merveille les personnages façonnés par la jeune auteure, qui endosse elle une double casquette puisqu’elle est aussi la troisième interprète sur le plateau. Depuis les premières répétitions il y a plus d’un an, elle a mûri son texte dans un rapport étroit avec le travail du plateau, dirigé par Luc Dumont.

Pour que cet univers prenne forme, c’est toute l’équipe du Zététique qui est mise au travail. La musique, les éclairages, la scénographie… Tout est créé de front, m’explique Justine Duchesne, administratrice de la compagnie. À ses côtés dans l’ombre des coulisses, la danseuse Melody Willame participe également aux répétitions. Respectivement metteur en scène et interprète du précédent spectacle du Zététique (Ultra, 2011), les deux jeunes femmes assistent la création en tant que regard extérieur et conseillère artistique mouvement. Un travail d’équipe donc, pour cette compagnie aux rôles mouvants, où la fonction de chacun évolue d’un projet à l’autre.

L’homme à tout faire avec un t-shirt orange, c’est Fred Limbrée, le régisseur. Équipé d’un marteau et d’une lampe de poche, il semble être partout à la fois. À chaque interruption des comédiens, il bondit sur le plateau et escalade son échelle pour ajuster les projecteurs. Il évalue le poids de la fumée, module le son, règle les éclairages, amasse les post-it sur sa table de mix pour ne pas risquer de manquer une transition ou l’autre.

Lorsque surgit un problème technique, il faut s’armer de patience et chacun s’occupe comme il peut. Pendant que Mélody et Fred s’échinent à retrouver la version 5 bis de la musique, Luc et Catherine ont entamé un combat de kung-fu cadencé, tandis que Julien et Juan s’échangent sandwich et canette en faisant le point politique. Arrive alors le musicien Stéphane Kaufeler, alias Stef, qui tombe à pic pour rétablir la situation. Une tasse de thé plus tard, Mélody est reconvertie en souffleuse, assise en tailleur sur la moquette de la salle de théâtre, et les répétitions peuvent reprendre.

À cette étape du travail, la scénographie est réduite à de grands blocs de bois. Des repères pour ancrer les souvenirs, poser les répliques. Coline Vergez y travaille. Pour l’instant, ces volumes de taille et de hauteur différentes permettent de moduler le décor au gré des envies des comédiens. Par exemple, le renversement d’un grand volume vertical donne le clap pour le début de la fête : en un instant, le plateau est métamorphosé en une discothèque bondée où l’on aperçoit deux silhouettes qui dansent sur les podiums. La fréquence du stroboscope, l’intensité de la musique, le tempo des basses, tout est réfléchi et calculé pour une scène qui, aux yeux du spectateur, respire la spontanéité et le lâcher prise.

De la même manière, accessoires et costumes sont pensés dans les moindres détails. Quelle type de montre porte Térence ? Quelles bottines pour Erika ? Par nécessité dramaturgique ou par souci pratique, chaque élément de la mise en scène est soigneusement sélectionné. De la façon de danser d’Erika à la mélodie fredonnée par Alec, rien n’est laissé au hasard. C’est notamment grâce à ce travail de précision qu’une seule scène visionnée ce matin laisse déjà entrevoir l’ambivalence des personnages, la complexité de leurs rapports et les couleurs de leurs émotions.

Des ellipses dans le texte

Depuis le spectacle Djibi.com (2010), le Zététique Théâtre affiche une volonté claire d’évoluer vers le mouvement. Ainsi, Ultra était un spectacle de danse contemporaine destiné aux plus jeunes (à partir de deux ans et demi). La Nuit du sanglier renoue avec le public adolescent cher au Zététique (dès quatorze ans) et poursuit sur la lancée en réservant une place prépondérante au mouvement. Cette création va de pair avec des ateliers dans des classes secondaires, développés autour du thème de la fratrie.

Catherine Daele est animatrice permanente au sein de la compagnie depuis 2010. Pour la Nuit du sanglier, le contexte d’écriture est radicalement différent de celui de Supernova : Avant j’écrivais sans savoir si mes textes seraient mis en scène ou pas. Cette fois, c’est une commande du Zététique, avec la fratrie comme thème de départ. C’est la première fois que je travaille comme ça. Cette possibilité d’écrire au fur et à mesure des répétitions et d’avoir des retours instantanés sur le texte est une chance mais aussi un défi.
Le personnage d’Alec était le plus énigmatique : il n’est arrivé qu’après plusieurs semaines de répétitions. C’était d’abord une sorte d’ogre, ensuite un vieil homme, puis un sanglier, avant de devenir un personnage à part entière ! La fin définitive a été écrite il y a à peine un mois. J’ai l’histoire jusqu’à un certain point, je ne sais pas ce qui peut bien se passer après. C’est là qu’il faut ramer, travailler !, rigole Catherine. Elle explique qu’en général les situations lui apparaissent intuitivement, reflétant l’état des relations entre les personnages eux-mêmes, et qu’il lui faut ensuite un travail plus réflexif pour amener du lien dans ce texte déstructuré et le rendre assimilable.

Le fait que Catherine interprète elle-même un personnage est une autre particularité de cette écriture : Avec l’avancée du travail de plateau, c’était difficile de ne pas me focaliser sur Erika seule ; les enjeux étaient plus vite évidents pour ce personnage-là car je le jouais. Parfois aussi, il fallait ne plus y penser pour l’écrire, ne pas se limiter à ce que l’on connaît de soi-même, même si je me disais que ça allait être difficile à jouer, ou que je n’arriverai pas à incarner ceci ou cela sur scène…  Pour Catherine, l’expérience de jeu consiste ici à nourrir le texte une deuxième fois, différemment. Elle découvre qu’il faut amener autre chose sur le plateau : la couche complémentaire à l’écriture, le souffle du personnage, la vie, tout ce que le texte ne dit pas, alors même qu’elle pensait avoir mis tout ce qu’elle pouvait dedans.

L’expérience de Supernova a sans doute changé ma manière d’aborder ce que j’écris. Ça m’a permis d’aller plus loin dans l’imaginaire, comme une porte de sortie par rapport à quelque chose qui pourrait être rejeté par les adultes parce que trop frontal. Aux yeux de Luc Dumont, la rencontre avec les publics sera différente mais pas nécessairement plus simple : Ce texte-ci n’aborde pas des tabous aussi forts que Supernova, qui était le premier spectacle présenté à Huy à traiter de l’homosexualité. Par contre, il y a une partie plus ancrée dans l’imaginaire, avec de la danse, dont on ne sait pas comment elle sera reçue par les adolescents. Pour répondre à ces interrogations, des bancs d’essai jalonnent le calendrier de création.

Redire cent fois les mêmes mots avec mille inflexions de voix différentes, les reprendre encore et encore jusqu’à ce qu’ils ne veulent plus rien dire et leur donner un sens nouveau… Le travail des répétitions n’est pas toujours évident. Pourtant, il est passionnant d’avoir en une journée un aperçu de ce curieux moment où le texte est encore frais et parsemé de trous de mémoire, l’ordre des scènes aléatoire, le plateau nu et le temps élastique. Mais déjà on entend en sourdine le bruit de l’exposition qui s’installe dans les locaux voisins, et il est temps de dégager le plateau pour la séance de cinéma qui aura lieu ce soir dans la salle.

Anouchka Crahay

 

Cet article est précédemment paru dans la revue Représentations no8.

En savoir plus...