Une scène, un rideau rouge et des veilleuses allumées au sol. Le public s’installe, prêt à être émerveillé. Le ciel s’ouvre et le texte d’Ascanio Celestini atterrit sur le plateau comme une pierre qu’on aurait balancée contre une vitre. Un météorite qui serait à l’origine d’une histoire : Laïka.

David Murgia entre en scène comme une tempête et nous arrache de notre siège pour nous emmener dans le tourbillon de son discours, rapide, puissant, hypnotique. Et avec cette urgence presque agressive, sans qu’on ne s’en rende compte, on nous parle de Dieu, qui se trouve au commencement de tout. Ainsi, le récit prend directement un air mythique et religieux.

Deux réalités s’entremêlent constamment : le discours biblique (les saints, les miracles) et la vie courante (le supermarché, le bar, l’entrepôt). Ce mélange se présente non seulement dans le texte mais aussi dans le traitement de chaque personnage, où un clochard et une prostituée sont aussi importants que saint Antoine et le pape. Tout s’amalgame et fait partie de la vie, une vie où Dieu est présent du début à la fin. Pourtant, il demeure absent.

En effet, le traitement que le texte de Celestini fait de Dieu est une des choses les plus intéressantes de la pièce. Son existence n’est pas contestée ; il est bien là, il n’a juste pas le temps pour nous. Il est omniscient et omnipotent, mais il est aussi colérique, injuste, et un « petit peu salaud quand même ». Personne n’est parfait.

L’homme doit donc vivre malgré lui, malgré l’existence d’une divinité qui risque de ne jamais l’aider. Face à cela, nous retrouvons des êtres humains qui subissent la vie, qui travaillent, prient, aident les autres. Malheureusement, nous en trouvons d’autres qui écrasent, bousculent, renversent les autres.

Parce que oui, il y a Dieu dans cette histoire, mais il y a surtout un parking, un supermarché, un immeuble. Un espace cloisonné, respirant la misère et la pénurie, habité par des personnes oubliées, mises à l’écart.

Ainsi, à tour de rôle, David incarne les personnages annoncés depuis le début : le clochard – qui n’a pas toujours été un clochard –, la vieille, la dame à la tête embrouillée, la prostituée. Il joue aussi le personnage central, un homme alcoolisé qui se fait passer par un aveugle, un être sans prénom mais marqué par la pauvreté, qui se met à raconter aux « messieurs du bar » ce qui se passe derrière la porte de l’établissement.

Le texte de Celestini se révèle comme une sorte d’évangile, une nouvelle partie qu’on aurait rajoutée à la bible pour illustrer la misère du vingt-et-unième siècle.

Il commence son récit avec un discours grandiloquent, en y mélangeant Dieu, les saints, les miracles. Au fur et à mesure de sa narration, il dévoile la vie de quatre personnes qui font partie de son univers. Son ton devient de plus en plus paisible et tendre, tout comme les personnages qu’il décrit, qui nous semblent plus proches, plus doux. Nous nous laissons entraîner dans cette poésie, ce débit, ces répétitions et ces hésitations. La musique de Maurice Blanchy, l’accordéoniste qui accompagne David sur scène, donne une couleur à chaque voix du récit et constitue le dernier tour de magie pour nous enchanter.

Le texte de Celestini se révèle comme une sorte d’évangile, une nouvelle partie qu’on aurait ajoutée à la Bible pour illustrer la misère du XXIe siècle ; une misère à caractère cyclique et éternel, inchangée depuis l’origine de l’homme. Comme une litanie, nous entendons parler du clochard, de la prostituée, de la dame à la tête embrouillée… Ascanio donne voix aux êtres les plus invisibles de la société, les place au cœur d’une histoire et au centre d’une grande salle de théâtre. Cet air légendaire et ancestral, lié à l’omniprésence de Dieu, est renforcé par le jeu de David Murgia, qui reprend les codes propres du théâtre originel, le théâtre pur. Il ne cherche donc pas à imiter les personnages, mais leur attribue des traits, des gestes, des mots ou même de légères intonations, comme si son corps contenait tous les personnages de la commedia dell’arte.

Il suffit d’une expression, d’un autre rythme de parole pour que, comme quand notre grand-mère nous racontait des histoires, le comédien adopte un autre visage et se transforme devant nos yeux. Chaque rôle prend une forme distincte. Comme quand nous étions petits, nous y croyons sans la moindre hésitation. D’un coup, tous les spectateurs deviennent à nouveau petits, des enfants à qui on raconte une histoire qu’ils ont peut-être déjà entendue mille fois, mais dans laquelle ils plongent jusqu’au fond.

Un espace cloisonné, respirant la misère et la pénurie, habité par des personnes oubliées, mises à l’écart.

C’est cela qui rend Laïka magique : cette sensation, propre à l’enfance, est à l’origine même de la création du théâtre, de la volonté de l’être humain de se raconter des histoires, de les écouter et puis de les raconter de nouveau. David Murgia, alimenté par la plume d’Ascanio Celestini, est un conteur moderne, un émissaire qui ferait le lien entre les histoires et nous.

Sauf que, cette fois-ci, nous ne sommes plus des enfants, il ne s’agit plus de nous protéger des dangers qui nous entourent, mais bien de nous les révéler, de nous faire comprendre qu’ils existent, qu’ils nous concernent.

En savoir plus...

Laïka

Écrit et mis en scène par Ascanio Celestini
Avec David Murgia et Maurice Blanchy (accordéon)
Voix off de Yolande Moreau
Musique composée par Gianluca Casadei

Vu le 4 février au Théâtre National, à voir du 21 au 24 février au Théâtre de l’Ancre.