La deuxième étape du parcours Regards spectaculaires se fait au Théâtre des Riches-Claires, avec le Verfügbar ((Verfügbar signifie « disponible » en allemand. Le glossaire distribué lors de la représentation en dit en peu plus : « Prisonnière rebelle qui avait décidé de ne pas travailler pour les Allemands. N’étant pas inscrite dans aucune colonne de travail, elle était corvéable à merci, à la disposition des S.S. Les Verfügbar sont assignées aux travaux les plus dégradants et les plus pénibles du camp. »)) aux Enfers des Souffleuses de Chaos. Il s’agit d’une opérette écrite en 1945 par Germaine Tillion, alors qu’elle était internée dans le camp de concentration pour femmes de Ravensbrück ((Germaine Tillion, Une opérette à Ravensbrück, Points, 2007.)).

Ce texte, publié pour la première fois en 2003, est repris par Marion Pillé dans une adaptation qui vise à conserver l’esprit d’origine. Chansons et descriptions quasi scientifiques alternent pour en faire un témoignage en première personne à la fois ironique et sincère sur l’expérience des déportées dans les camps de concentration. Comédiennes, marionnettes et chansons créent un univers burlesque, satirique et plaisantin, une esthétique en décalage total avec la cruauté du sujet.

Nous nous sommes donc rendus au théâtres des Riches-Claires, lieu qui propose presque tous les lundis un spectacle à prix plus que démocratique, initiative que nous voulions aussi faire connaître à nos participants. À la sortie, les premières impressions sont mitigées : le spectacle intéresse par sa thématique, le texte et son traitement mais sa longueur rébarbative ne convainc pas.

Lors de notre rencontre avec Marion Pillé, les participants sont surtout intéressés d’en apprendre davantage sur la vie de Germaine Tillion : est-ce qu’elle a survécu ? Comment faisait-elle pour écrire ? Comment se présentait le texte de base ? Peu de questions donc concernant la mise en scène, mais plutôt sur les circonstances dans lesquelles l’œuvre a été créée. Ainsi, nous avons notamment appris que l’auteure volait des morceaux de papier et écrivait en cachette dans sa cellule, et qu’elle passait le texte à ses camarades en guise de soutien psychologique. Elle estimait que la meilleure manière de combattre l’horreur était d’étudier les mécanismes qu’employaient les Allemands pour les déshumaniser. Elle partageait le fruit de ses recherches en lui donnant un ton satirique qui était très apprécié par les lectrices clandestines.

Nous nous sommes rendus au théâtres des Riches-Claires, lieu qui propose presque tous les lundis un spectacle à prix plus que démocratique, initiative que nous voulions aussi faire connaître à nos participants.

Mis à part cela, les participants se sont intéressés à l’adaptation du texte qui, malgré la volonté de le conserver le plus fidèlement possible, a été un peu coupé, et à la musique, créée par Simon Besème ((Les airs qui étaient proposés par l’auteure sont, selon la metteure en scène, dépassés et ne font pas écho à ce qui est fait aujourd’hui.)). Quant à l’utilisation des marionnettes, elle répond à la question que Marion Pillé s’est posée sur la représentation des corps des déportées. D’un côté, elle a refusé l’option de montrer des corps réalistes et de demander à ses comédiennes d’atteindre cette figure inhumaine ; de l’autre, elle voulait exprimer le rapport au corps dont ont témoigné beaucoup de déportés, la sensation d’avoir un corps qui ne leur appartient pas, de s’être détaché de lui.

Nous nous sommes rencontrés quelques jours plus tard pour notre atelier autour du spectacle. Pour la partie pratique, nous avons proposé aux participants de faire des exercices autour du clown. En effet, les personnages du Verfügbar aux Enfers ont un air clownesque, non seulement dans leur apparence, mais aussi dans leur manière de s’approprier la scène. Par contre, tout l’enjeu du spectacle est de provoquer une distanciation par rapport au sujet abordé : le clown, lui, est un être à l’écoute de son entourage et de ses émotions, est l’expression pure de la mise à nu.

Les participants se sont prêtés avec engouement aux exercices et y ont pris du plaisir. Nous avons remarqué qu’un personnage semble plus honnête et plus fort lorsqu’il prend le temps d’entrer sur scène, de regarder le public, de comprendre les émotions qui naissent en lui et de les apprivoiser. Alors qu’il est très difficile de se situer face à un public, nous gagnons le contrôle de nous-mêmes lorsque nous acceptons cette vulnérabilité et la transformons en matière artistique. Bref, nous ne sommes que des comédiens amateurs, mais nous avons eu un petit aperçu de la puissance que l’acteur peut éprouver en étant seul sur scène.

Dans notre réflexion critique, nous avons tout d’abord traité les points négatifs du spectacle ou, plutôt, les raisons pour lesquelles il n’avait pas séduit les participants. La majorité a trouvé le spectacle trop long. Pourtant, il ne dure pas plus d’une heure et demie…