« Essoufflement : n.m. Sensation de gêne pour respirer, respiration difficile ». Le noir se fait dans la salle. Lenz est abandonné, laissé aux prises de la folie. Quelques applaudissements timides, puis l’ovation. On aurait préféré rester là, à écouter le silence et tâter l’atmosphère.

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Georg Nigel dans le rôle titre de Jakob Lenz. © La Monnaie.

 

Tout le reste n’est que brume et rêves.

Jakob Lenz, opéra de chambre du compositeur allemand contemporain Wolfgang Rihm, nous entraîne dans le dramatique basculement d’un poète vers la déraison. Après le succès controversé de la mise en scène de la Traviata en 2012, la Monnaie renouvelle sa collaboration avec Andrea Breth. La réussite est totale, l’alchimie de la partition et de la scénographie atteint le but ultime de l’opéra : l’émotion brute.

Fondé sur la nouvelle Lenz de Georg Büchner, le livret signé Michael Fröhling, truffé de références bibliques et poétiques, se focalise sur les trois semaines que Lenz passe chez Oberlin, pasteur et réformateur social. Entre airs, récitatifs et sprächgesang, le texte se dissout parfaitement dans une musique très rythmique et cadencée. Pour Rihm, le texte est « plus qu’un matériau sonore et il participe en tant que tel au contexte musical dont il fait partie intégrante1 ». La musique n’est donc pas au service du livret ni le livret au service de la musique : les deux médiums s’absorbent mutuellement pour former un univers sonore cohérent, porteur d’une sensibilité propre, tout entier tourné vers l’émotion.

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De gauche à droite : John Graham (Kaufmann), Georg Nigel (Jakob Lenz), Henry Waddington (Oberlin). © Bernd Uhlig, Oper Stuttgart.

Georg Nigel, dans le rôle du poète, est glaçant. Il nous entraîne dans sa déchéance mentale avec une formidable acuité, évitant le dangereux écueil de l’excès. Point d’envolée lyrique ou de démonstration inutile, mais une simplicité percutante qui se décline en une large palette d’expressivité. Le spectre vocal est ample, les sauts d’intervalles maîtrisés : entre les graves vibrants et les cris de douleur quasi suraigus, quelques souffles angoissés s’insinuent, à l’image des tressaillements et des soubresauts de l’âme. Aux côtés de ce Lenz dans la tourmente, la basse Henry Waddington incarne le pasteur Oberlin avec maestria. Présence solennelle, grave et tutélaire : il évoque une figure paternelle pour le poète. Face à lui, John Graham-Hall en Kaufmann se fait plus discret, son jeu est moins engagé, peut-être plus cynique vis-à-vis de la maladie qui ronge Lenz. La sobriété de son timbre ne dessert néanmoins pas la musique, bien au contraire.

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Georg Nigel (Lenz) et, en hauteur, les six membres du chœur. © Bernd Uhlig, Oper Stuttgart.

Un chœur de six voix tourmente Lenz, symbole de sa schizophrénie : ces voix intérieures ne lui laissent aucun répit. Un seul solo vient troubler la parfaite homogénéité de l’ensemble : Friederike, la fiancée du poète, chante sa lente agonie. La mort de la soprano, pure et dramatique, marque un point décisif dans la descente aux enfers de Lenz. Et cette descente s’opère en treize tableaux successifs qui sont autant de paliers vers la démence.

Les tableaux s’enchaînent alors avec rapidité et efficacité. Un tulle, large tissu tendu à l’avant-plan, permet des jeux entre opacité et transparence : l’éclairage, dans un fondu fugitif, fait alors apparaître ou disparaître une série d’instantanés psychologiques. Le décor est austère, marqué par les paysages du romantisme allemand : rochers abrupts, clairs-obscurs inquiétants et eaux sinueuses dans lesquelles l’âme du poète se mire. Ces paysages, tout imprégnés des Geist (« esprits ») de la nature environnante, agissent sur le mental du personnage. Il en va de même pour les murs effrités, opaques et lourds qui apparaissent au sein de certains tableaux et symbolisent l’enfermement du poète, le nôtre. Le tout se voit glacé d’un éclairage qui scelle une ambiance clinique et tragique.

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Georg Nigel (Lenz) et, à l’avant-plan, Martin Bukovsek en acrobate figurant le double du poète fou. © Bernd Uhlig, Oper Stuttgart.

À la sortie du théâtre, nous entendons des adolescents enthousiastes, c’était leur premier opéra. La musique contemporaine, tournée ici vers les sentiments plus que vers la virtuosité, se révèle bien plus accessible qu’on pourrait le croire. Malgré une apparente hétérogénéité de sons et de voix, Jakob Lenz pourfend l’âme : juste, efficace, c’est l’émotion avant la démonstration.

En savoir plus...

Jakob Lenz De Wolfgang Rihm Direction musicale : Franck Ollu Mise en scène : Andrea Breth Avec Georg Nigl, Henry Waddington, John Graham-Hall, Irma Mihelic, Olga Heikkilä Jusqu’au 7 mars à La Monnaie

  1. Wolfgang Rihm, Fixer la liberté ? Genève, Contrechamps, 2013, 248 p.