Marie, escortée d’Anna et Aurélie, a rencontré Mathylde Demarez, l’une des deux têtes pensantes à l’origine de la pièce Si tu me survis,..., créée au Varia et jouée jusque demain au Manège.Mons. Un entretien aux propos sincères et sans retenue (aucune).

"Si tu me survis,...? Un objet paradoxal dont on émerge aussi insatisfait que nourri", selon Marie Baudet dans La Libre du 25 janvier 2016.
Si tu me survis,...? "Un objet paradoxal
dont on émerge aussi insatisfait que nourri.",
selon Marie Baudet dans La Libre du 25 janvier 2016.

Marie : Pourrais-tu d’abord expliquer en quoi consiste votre dernière pièce Si tu me survis,… ?

C’est une vertigineuse plongée de quarantenaires qui se projettent trente ans plus tard. Pour moi, ça, c’est vraiment le pitch global. Après, il y a des temporalités qui se percutent, c’est vu avec différents niveaux, différentes temporalités qui, au final, font qu’on ne sait même plus si on est en train de regarder un spectacle en 2046 ou si on est en train de regarder un spectacle en 2016 ou si on est en train de rêver un spectacle qui n’a jamais existé.

Et pourquoi ce titre ? Si tu me survis,… ?

M. : Parce que c’est quelque chose qui est directement lié à Ludo et moi. Donc on est partenaires de travail et d’amitié, on n’est pas un couple. Je crois qu’au bout d’un certain nombre d’années à travailler ensemble, à être vraiment l’un sur l’autre (parce qu'au final, quand tu bosses avec quelqu’un, t’es presque encore plus avec lui qu’avec ton ami), on crée un lien spécial. Je pense que c’était comme une espèce de déclaration, une déclaration de peur… C’est beaucoup de choses en fait, cette phrase. Mais c’est aussi ce que tu laisses comme trace. Moi, j’ai un enfant par exemple, mais Ludo n’en a pas, donc par rapport à l’héritage, ce qui restera de toi. Au niveau aussi de la Clinic (cf. la troupe Clinic Orgasm Society), en plus notre art est un art éphémère… Donc voilà, c’est aussi cette question de ce qu’on laissera.

Anna : La pièce est-elle née du titre ? De l’angoisse de si tu me survis ? Ou bien avez-vous décidé de faire quelque chose sur le thème du futur et vous vous êtes dit : « Si tu me survis.. » ?

On a d’abord décidé de faire un spectacle sur la vieillesse. Et puis on a trouvé le titre. Après, on s’est dit que ce serait génial qu’on en fasse un autre, dans trente ans, qui s’appellerait Je me néglige et qui serait une réponse à ce premier spectacle qu’on fait en 2016.

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Marie : Comment avez-vous travaillé sur ce spectacle ?

En fait, on a bossé un an et demi sur ce spectacle. On bosse toujours très longtemps sur nos spectacles puisqu’on part de rien. On part de « Ah ben tiens, si on parlait de qu’est-ce qu’on va devenir quand on sera vieux ? » C’est la seule racine qu’on ait. La grenouille (cf. la pièce J’ai gravé le nom de ma grenouille dans ton foie), c’était « des problèmes que j’ai là en ce moment en tant que femme et toi des problèmes que tu as en tant qu’homme ». Ça met toujours vraiment beaucoup de temps. On travaille à la pulsion, c’est quelque chose qui nous touche à ce moment-là. Pour Blé, le thème de la famille et de l’emprisonnement familial, je ne sais pas pourquoi, a été quelque chose de déclencheur. C’était d’un seul coup. Que ce soit l’un ou l’autre, l’idée est bonne quand les deux adhèrent. Alors c’est que c’est le thème adéquat, pour nous, au moment où on commence le travail. Mais ce sont des pulsions, des choses qui nous échappent un peu. Après, on commence à réfléchir, à décortiquer tout ça, où est-ce qu’on veut aller avec ça ? En général, on a beaucoup de mal à travailler à table, donc on travaille rarement au bureau. Quand on commence le boulot, même si on se retrouve finalement à la table, c’est dans une salle de répét’, chacun face à face avec nos deux ordis (grimace), parce qu’il faut qu’on puisse, s’il faut, passer directement sur le plateau pour pouvoir éprouver une idée qu’on aura eue.

Donc, durant la première étape de  Si tu me survis,… , on voulait travailler sur le futur en général. Sur ce qu’on imagine, nous, que sera le futur dans trente ans. Et ça été super-anxiogène, quelque chose de fou. On s’est retrouvé en fait pendant cinq semaines, mais il nous a fallu du temps pour nous en rendre compte, à être en effet enfermés derrière ces ordis, à être en plongée totale vers un enfer, parce qu’on essayait de réfléchir à un futur réaliste... Donc forcément horrible, puisque au vu de là où on en est en ce moment on peut pas se dire que dans trente ans ça va être super, que la vie va être belle, que je vais pas être malade avec tout ce que j’ai pris comme alcool, que le théâtre va toujours être là, présent, que mon pote de travail alors qu’il fume un paquet et demi par jour sera toujours là en pleine forme, et puis le monde, et puis baaah.

Mais on a rencontré quelqu’un qui fait de la prospective et qui est plutôt positif sur le futur. La prospective est une science qui n’est pas encore totalement reconnue, elle vise à établir un pronostic sur le futur. Les hautes instances gouvernementales françaises avaient demandé à ce gars de faire une étude sur cent ans je crois, où il rencontre des écologistes, des mecs du climat, de bazar... Mais tous ces spécialistes, il en rencontre une dizaine, et il étudie à fond leurs pronostics, etc., et de tout ça il fait une synthèse. Et donc voilà, il dit que dans cinquante ans, on va rebondir. L’homme n’est pas un animal pour rien, il ne s’autodétruira pas. Au bout d’un moment, il va comprendre que pour survivre il va falloir changer les choses. Positif mais bon, nous ne le vivrons pas (rires).

Ça, c’était la première étape de travail. On bossait au Varia, donc dans nos murs, dans notre ville, avec notre chargé de développement qui nous appelle tous les jours pour régler d’autres problèmes, avec moi qui dois partir tôt pour aller chercher mon fils… Nous n’étions donc pas en immersion totale dans le travail. Un mois après, nous passions la deuxième étape, à Rennes. Là, on était en immersion totale. On a commencé en se disant que c’était pas vraiment un spectacle sur la vieillesse qu’on voulait faire mais plutôt un spectacle sur notre angoisse, notre peur de vieillir. Il fallait recadrer le truc et travailler d’abord sur la peur. Puis après, on s’est dit qu’on n'abordait pas ça comme il faut. Comment les Monty Python l’auraient fait par exemple ? Avec leur légèreté, leur surréalisme… Il faut revenir à quelque chose qui nous appartient plus. Au fur et à mesure des « résidences », on a accumulé énormément matériel, on n'en a jamais eu autant, wow, on avait des pancartes entières de matos avec les « chouchous », les je-sais-plus-comment-elles-s’appelaient, les « mi-figue, mi-raisin », puis il y avait les « bof », je crois, un truc comme ça (rires). Tous les chouchous sont dans le spectacle, c’étaient beaucoup d’images. Puis, on avait commandé les peaux de vieux. Leurs trucs en latex, là.

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D’ailleurs on se demandait d’où venaient ces personnages, les acteurs…? Ils posent une ambiance super-angoissante…

En fait, le spectacle est presque construit autour d’eux. À la base, on n'était que deux, mais dans certaines impros, on se disait que si c’était un vieux qui le faisait ça pourrait marcher. Et il était hors de question qu’on se maquille en vieux. Ça ne marchait pas pour nous de faire semblant d’être là… (elle mime). Donc, on s’est dit : on va faire des peaux qu’on enfile puis qu’on retire, puis on porte comme on veut, la tête qui pend, etc. Mais en fait, les peaux, il faut une demi-heure pour les mettre, les retirer c’est pire encore, donc on s’est dit merde. Un mois et demi avant la première, on s’est dit : merde, il nous fait deux autres personnes. Ça a été très chaotique.

Au départ, on voulait vraiment que ce soient juste des présences un peu fantomatiques, qui se déplacent de manière très lente, qui installent des choses… Puis on s’est aperçu que ça donnait une image des vieux horrible. Déjà là, ce qu’on présente aujourd’hui est assez glauque, mais alors à ce moment, c’était encore plus glauque, ils ne bougeaient pas, c’étaient des espèces de zombies… En fait, on voulait que la cabane (cf. la mise en scène) soit notre cerveau et que tout ce qui était à l’extérieur fût nos projections, nos peurs, etc. Et donc, les vieux en faisaient partie. Et puis, on s’est aperçu que ça ne marchait pas non plus. Alors, on a fait des voix, nous, pour qu’ils parlent et puis ils faisaient de la pantomime, c’était atroce. Donc, dix jours avant la première, Judith a réussi à parler en faisant un petit trou. Donc, on a pu mettre les micros. En effet, ça donne quelque chose d’assez flash parce qu’ils doivent parler très lentement, la bouche un peu comme ça (grimace). Et si tu veux les comprendre, il faut que ce soit très lent. On a vraiment transformé les voix pour que ça donne un truc un peu fantastique…

Vous avez un rapport avec le public assez fort, il a presque un rôle. Vous pensez au public quand vous créez ? Quelle est votre réflexion ?

On a réellement un rapport particulier avec le public mais pas vraiment une réflexion par rapport à lui. On a besoin d’un contact. Pourtant, justement, ce spectacle-ci est particulier pour nous parce qu’on n'a peu de contact avec le public et ce n’est pas habituel. A part la fente à cul, il n'y en a pas beaucoup.

Mathylde Demarez. Photo © Alice Piemme.
Mathylde Demarez. Photo © Alice Piemme.

Je pense surtout à la grenouille.

La Grenouille, beaucoup, Blé aussi… Pour nous, être en contact avec le public est vraiment très important. Ne pas avoir cette espèce de quatrième mur, même si dans ce spectacle-ci il y a un moment où on le casse, mais ça nous a manqué. Et on aime avoir une espèce de connivence avec le public, une intimité qui se crée avec lui, et du coup ne pas avoir ce quatrième mur ça amène vraiment ça, mais aussi une liberté pour nous et une proximité. On réfléchit à un théâtre autrement. Mais donc, le public, on y pense tout le temps parce qu’on n’aime pas trop aller au théâtre, souvent on s’y ennuie (rires). On aime être surpris, on aime être retournés, on aime penser qu’on nous emmène quelque part mais en fait on est amené autre part, sans qu’on n'en ait aucune idée. On n’aime pas aller voir un spectacle qui n’a aucune ambiguïté, de toute façon, le discours il est comme ça (elle fait un geste pour exprimer quelque chose de rectiligne), tu vois, il est pas comme ça (elle fait partir ses mains de tous côtés)… Je suis désolée, moi, je suis celle qui parle de manière très embrouillée, et Ludovic parle de manière très claire donc vous n’avez pas la bonne personne… Enfin, comment dire ?

Qui laisse peu de place à l’interprétation ?

Exactement ! Merci (rires). Nous, on aime que chaque personne ait compris quelque chose de différent, parce qu’il s’est approprié le spectacle, parce qu’il l’interprète à sa manière, et parce que ça l’a fait partir de plein de manières différentes dans sa tête, parce que ça lui a rappelé des choses. Pour ce spectacle-ci, c’est impressionnant. Il y a des gens qui l’adorent et qui partent dans plein d’endroits et des gens qui le détestent. On n’a jamais eu un truc aussi fort dans les opposés. Et tu te dis : si tu le détestes à ce point-là, c’est qu’il t’a touché quand même, il n'y a personne qui nous a dit : « Ouais, pas mal », le pas mal n’existe pas sur ce spectacle-ci. Les réactions sont très fortes parce qu’on va vraiment vers des angoisses, vers des choses où on laisse vraiment l’interprétation aux gens. Et si les gens ne sont pas ouverts à ça, ils vont se mettre un mur et ils vont prendre le spectacle avec beaucoup d’agressivité au lieu de se laisser porter par lui. Le problème pour nous, c’est que si tu te poses trop de questions et que donc tu n’es pas à même de le recevoir et de l’interpréter, alors là il y a un souci. C’est une limite vraiment très fine entre le passage de : « OK je comprends pas tout mais c’est pas un problème, je me laisse perdre là dedans et j’ai bon » (rires) et le : « OK, putain, qu’est-ce que c’est que cette merde, je comprends pas et ça me fait chier ». C’est vraiment ouuh, risqué. Donc, ouais, ça dépend des gens, ça dépend des moments. Si la même personne vient le revoir plus tard ou avec une journée différente dans sa tête, elle va passer d’un côté ou va passer de l’autre. Il y a encore du travail à faire pour que cette petite frontière devienne un peu moins fine.

En fait, quand vous avez commencé à jouer, la pièce n’était pas finie ?

Non. Mais elle est quand même plus finie que d’habitude (rires) parce que d’habitude elle ne l’est jamais vraiment. Déjà en général, on ne trouve jamais la fin de nos spectacles. Jusqu’au jour où Marielle Pinsard, l’auteur avec qui on bosse nous a dit : « Mais c’est parce que vous voulez pas finir vos spectacles, c’est tout.  Bah, ouais, vous avez la hantise de finir. »

160218 théâtre_marie meuleman_interview Mathylde Demarez_DEF photo 2 © Alice Piemme
Ludovic Barth. Photo © Alice Piemme.

Et c’est vrai que quand on a commencé à bosser sur Si tu me survis,... on s’est dit qu’en fait la fin d’un spectacle, c’était pas loin de la fin d’une vie… et donc on a fait vraiment un rapprochement entre la fin du spectacle qu’on ne savait pas finir et la fin de notre vie. On est super-contents parce que ce spectacle, tout le monde nous dit que la fin est superbe. Les gens nous disent même souvent qu’à la fin, la troisième partie, wow, c’est bon ils sont partis avec nous blablabla… Et on se dit : merde, c’est cette partie-là cette fois-ci qu’on a réussi le mieux. Et c’est toute cette première partie qui est plus délicate. D’habitude on nous dit souvent qu’il y avait un truc qui était inachevé. Là le spectacle n’est pas inachevé, mais il a encore besoin d’être rodé, par rapport à la rythmique, etc. Il a encore besoin d’être affiné. Ce n’est pas la même chose. Il est fini mais il peut être affiné. Alors que normalement, le jour de la première, on sortait en disant : « On l’a pas fini ». Cette fois, on s’est dit : « Putain on le finit. »

Anna : En même temps, il y a la promesse d’une suite et d’une réflexion par après, donc c’est l’idée de se dire que ce n’est pas totalement fini.

Oui ! Ça, c’est vrai.

Aurélie : Vous avez cité les Monty Python. Si vous n’aviez pas le théâtre, est-ce que vous utiliseriez le cinéma, d’autres formes d’art, de performance ?

Oui, ce spectacle-ci est très cinématographique. On l’a vraiment vu avec des cut, des vioutch rewide, hopopop, donc de toute façon on est très cinéma, après je ne vais pas en citer quarante parce que j’en ai quarante. Mais les deux qui ont vraiment marqué mon parcours c’est David Lynch et Guy Maddin. Guy Maddin, c’est un Canadien qui est très peu connu. Ce sont mes deux grandes grosses claques.

Anna : Est ce que quand vous jouez vous percevez les réactions du public ? Vous vous ne sentez pas parfois incompris, des rires que vous ne comprenez pas ou... ?

Oui, oui.

Et ce n’est pas dérangeant ?

Oui, c’est très perturbant. Il faut essayer de pas être influencé dans son jeu. En plus, une représentation n’est pas la suivante, tu ne sais pas pourquoi, est-ce que c’est toi, est-ce que c’est eux, est-ce que c’est eux et du coup c’est toi, est-ce que c’est toi qui as mal commencé et du coup c’est eux qui sont restés ? Mais ouais, la semaine dernière par exemple, ça a été vraiment énorme. Pas un rire. Rien. Wow. On était là : « Putain, c’est pas possible. » Et donc toi, il faut que tu résistes à l’envie de laisser tomber, d’abandonner, de te dire qu’ils se font chier, qu’ils n'aiment pas, etc. Peut-être que c’est simplement parce que les gens sont plus discrets, donc il faut vraiment lutter. Il faut se dire ça, ça veut pas forcément dire qu’ils n’apprécient pas et faut vraiment tenir jusqu’au bout. Et puis le lendemain, il y a eu des riiires, mais c’était exagéré, quoi. La gâteau d’anniversaire qui est pour moi un moment un peu dur : hilaaares. Et là on se dit : « Mais qu’est ce qui se passe ? » Et là, c’est pareil, il faut aussi que tu luttes, à rester dans la finesse et à pas vouloir faire prout prout (rires)… Et tu te dis : « Bah, allez, allons-y, quoi ! » Il faut vraiment toujours essayer d’ajuster, de garder ta ligne, d’être justement en accord avec le public mais ne pas aller vers ce qu’il te donne, d’essayer d’aller contre. C’est assez subtil. Ce n’est pas évident, surtout quand tu attends quelque chose. Parce que nous, on met vachement d’humour dans nos spectacles mais c’est un humour pour lequel les gens se disent souvent : « Merde, je peux rire ou je peux pas rire ? » S’il n’y en a pas un qui rit quelquefois, alors ils rient discrètement, dans leur barbe. Tu vois, souvent tu ne sais pas sur quel pied danser avec nos spectacles. Mais oui, on perçoit très bien leur réaction ! Très très bien.

Pour compléter cet entretien, en voici un autre réalisée par Émilie Gabële et Jean-Jacques Goffinon.

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En savoir plus...

Si tu me survis,... par la Clinic Orgasm Society Conçu et dirigé par Ludovic Barth et Mathylde Demarez Avec Ludovic Barth, Mathylde Demarez, Thymios Fountas, Judith Ribardière Jusqu’au 19 février au Manège.Mons.