Pascal Crochet collabore avec Hélène Theunissen du Théâtre en Liberté et met en scène au Théâtre des Martyrs sa nouvelle création, Métamorphoses. Un spectacle né du célèbre texte d’Ovide et dont résulte une œuvre dans laquelle les discours anciens et nouveaux se mêlent, où le visuel s’harmonise parfaitement au texte, où les différents langages du théâtre dialoguent amicalement.

Neuf personnages pullulent sur un plateau représentant une sorte de forêt onirique, à la fois réaliste – un camping y est fidèlement représenté – et futuriste – les arbres, des planches en bois disposées verticalement surgissent d’une plateforme contenant de la terre ; à l’arrière-scène, un fond nuageux, où des couleurs sombres et lumineuses se mêlant évoquent un ciel improbable. L’œuvre d’Ovide est représentée sur scène de façon physique : le spectacle débute avec la découverte du livre, la récupération de ses pages flottant dans l’eau. Personnages et scénographie vont dialoguer avec le contenu du texte. La lecture et les citations de certains passages vont déclencher des réactions, des mouvements et des paroles.

Et pourtant, même si ce classique est au centre du spectacle, le texte ne fonctionne pas comme un carcan, ou comme un modèle imposé dont on ne peut pas s’éloigner. Comme s’il s’agissait d’un cœur qui insuffle de la vie et anime un corps, les différents membres du spectacle vont se réveiller. La matière que propose le texte engendre alors d’autres textes contemporains, ainsi que des réponses humoristiques – des scènes quasi muettes – ou de l’ordre du mouvement et de la danse.

Les sons, la lumière et les objets du décor ont aussi un rôle actif, ils répondent aux paroles d’Ovide de la même façon que le font les personnages, qui eux décident parfois de communiquer dans un autre langage, grâce à leurs gestes et à leurs mouvements. © Isabelle De Beir.

L’œuvre est dense : les personnages vont y piocher des histoires pour parler de la fluidité des corps, du lien entre les différents composants de l’univers. Ils transmettent une vision organique du monde, dans laquelle tout être vivant ou non-vivant est lié à son entourage, dans laquelle tout corps est susceptible de muter et d’adopter une forme différente, dans laquelle les animaux, les plantes, les arbres, les rivières et les souffles sont à l’échelle de l’être humain.

Tout cela se traduit dans la mise en scène du spectacle. Le texte, lui, prend vie depuis le début et devient un personnage de plus. Les sons, la lumière et les objets du décor ont aussi un rôle actif, ils répondent aux paroles d’Ovide de la même façon que les personnages, qui eux décident parfois de communiquer dans un autre langage, grâce à leurs gestes et à leurs mouvements. Tout y est lié, comme si chaque corps formait partie d’un même organisme, chaque élément une branche d’un même arbre.

Le jeu des acteurs et la façon dont ils sont mis en scène sont très particuliers. D’un côté, ils tiennent des discours éloquents et formulent des réflexions pesées ; de l’autre, ils interagissent entre eux et avec leur entourage d’une façon primaire, comme s’ils étaient des enfants, ou des animaux. Cependant, loin d’être agressifs ou bestiaux, ils ont une espèce d’innocence, comme s’ils étaient les premiers venus dans ce monde, et qu’ils devaient s’organiser pour y vivre.

Il est aussi très intéressant de constater que, d’un côté, leurs interventions et leurs gestes semblent millimétrés à la seconde ; mais que, de l’autre, ils bougent et réagissent avec une liberté absolue. Le thème du spectacle est certes tiré du texte d’Ovide, mais les acteurs sont le principal moteur de la création.

Pascal Crochet offre en effet une très grande autonomie à ses comédiens, ce qui leur permet d’explorer ce que le texte évoque pour eux et de développer leur imaginaire pour l’intégrer dans la pièce. Cette création collective est plus qu’évidente lorsqu’on observe le résultat, chaque personnage semble apporter, en plus de son corps, son univers particulier.

Ainsi, le texte acquiert un dynamisme et le spectacle respire. Un univers particulier se crée, un monde de tableaux qui se succèdent, dans lequel le temps semble suivre un rythme hasardeux. La lumière et le son interviennent à tour de rôle, de la même façon que les personnages.

Humour et poésie coexistent, tout comme la communication verbale et visuelle, afin de donner une nouvelle vie à un texte écrit il y a deux mille ans. Comme le disent Ovide et les auteurs des autres textes cités dans la pièce1, les différents organes sont liés entre eux, aucun être n’est indépendant ni isolé, ce qui se lit dans la mise en scène où chaque élément répond à un autre. De la même façon, tout est mutable, rien n’est figé : les personnages et leur entourage sont en éternel mouvement, tout est vie, et le spectacle semble s’engendrer et pousser devant nous.

Tout est muable, rien n’est figé : les personnages et leur entourage sont en éternel mouvement, tout est vie, et le spectacle semble s’engendrer et pousser devant nous. © Isabelle De Beir.

Outre la création de cet espace et de ces personnages si remarquables, ce spectacle a la particularité de traiter un texte classique et de l’adapter – de le métamorphoser, si on veut – à notre époque et à nos soucis. La philosophie contemporaine, ainsi que des réflexions actuelles sur l’anthropologie et l’écologie, vont accompagner le discours d’Ovide sans que cela ne dérange.

Finalement, cette œuvre est une ode au vivant, à la nature, au mouvement ; une thématique présente tant dans le contenu que dans la forme. Monde animal, monde végétal et monde inanimé : tout fait partie d’un même univers, tout se confond, tout se transforme.

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Métamorphoses

Avec Maxime Anselin, François Badoud, Dolorès Delahaut, Stéphanie Goemaere, Thierry Lefèvre, Sylvie Perederejew, Camille Rasera, Hélène Theunissen, Laurent Tisseyre
Scénographié et costumé par Satu Peltoniemi
Costumé par Anne Compère
Son de Raymond Delepierre et Pascal Crochet
Mis en lumière par Florence Richard
Travail du mouvement de Anne-Rose Goyet

Vu le 10 janvier 2018 au Théâtre des Martyrs.


  1. Des extraits de textes de lLe Parti pris des animaux de Jean-Christophe Bailly, la Vie des plantes. Une métaphysique des plantes d’Emanuele Coccia, Une éthique pour la nature de Hans Jonas, le Monde des êtres vivants. Une théorie écologique de l’évolution de Kinji Imanishi, Respirer l’ombre de Giuseppe Penone, une citation de Pascal Quignard, entre autres.