Notre Marie Meuleman nationale est actuellement en Erasmus à Montréal. L'occasion pour elle de découvrir d'autres lieux culturels, mais aussi de proposer sa plume à d'autres webzines, dont l'Artichaut. Pour eux, elle a écrit sur Pour, un seul-en-scène fascinant. 

Le programme du spectacle nous informe que Pour de Daina Ashbee se propose d’explorer le rapport complexe de la femme à son cycle menstruel. Sur scène, un corps nu nous est imposé. À la fois fort de cette provocation, et vulnérable dans son dénuement, ce corps se calfeutre, criant de tout son silence une douleur inexprimable. Puissant, douloureux, le spectacle est une mise à nu effrayante.

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Une voix stridente nous accueille dans la salle. Elle s’élève quelques secondes puis s’éteint. Tandis que le public s’installe et se tait, elle retentit encore à plusieurs reprises. Ce qui semblait une note, un chant, se mue imperceptiblement en plainte. Le silence qui s’abat dès que la voix meurt est dur et pénètre chaque atome de la pièce. Nos corps se tendent, nos muscles se crispent. Chaque silence est attente. On sait que la femme est là. Qu’elle crie dans le noir, un noir tellement profond, tellement solide qu’on ne sait plus si nos paupières sont closes ou non. Le silence est bourdonnant. Et la lumière éclate d’un coup dans la pièce. Bam. Ça nous crève les yeux, on a du mal à les garder ouverts. La danseuse, Paige Culley, se tient droite, impassible, regarde devant elle, sans aucune émotion. Elle porte seulement un jeans. Cela pèse. Qu’est-ce qui pèse ? Le silence, son regard fixe, ses traits qui ne bougent pas d’un pouce. C’est presque inhumain. Le silence était bourdonnant, il devient un bourdonnement sourd, qui paraît émaner de nous-mêmes. Les mains de la femme qui pendaient nonchalamment le long de son corps se lèvent, montent vers le bas de son ventre ; on peut discerner chaque millimètre que ses membres franchissent dans l’espace. Ses doigts se posent délicatement sur le bouton du pantalon. Elle le détache. Elle fait glisser, sans un bruit, la braguette. Elle pose ses mains sur la taille du jeans, le descend, doucement, doucement, doucement, doucement. Elle abaisse ses fesses. S’immobilise. Se redresse et se rhabille. Recommence. Elle va ensuite s’allonger sur la plateforme blanche, un peu bleutée, qui couvre la scène, et ne devient plus qu’un corps. Elle ne quittera plus le sol. Elle se tord en maîtrisant tous ses infimes mouvements, chaque détail. Elle se déshabille. Elle semble vouloir que chaque micro-particule de sa peau ait touché le sol. Au fur et à mesure qu’elle glisse sur le sol, sa peau se couvre d’un liquide transparent. La voilà revenue au point de départ, immobile.

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Ses bras alors s’agitent frénétiquement dans un rythme qu’elle maintient. Bam bam bam contre le sol. Puis ses fesses, ses cuisses, son ventre. Sa peau moite heurte le sol mouillé, sa chair cogne et provoque un bruit flasque. Coït ? Battement de cœur ? Temps qui passe, secondes qui s’écoulent ? Elle s’immobilise, sa bouche s’ouvre et une voix, un râle, s’écrase jusqu’à nous. Elle provoque un sentiment de malaise et d’angoisse. Le râle se transforme en chant, puis en cri. De nouveau ce cri qui vient de ses entrailles et pénètre jusque dans les nôtres pour les tordre, les déchirer. Il bouche nos poumons, brûle nos tympans. Il s’arrête. Il recommence. Chaque silence est le sursis d’un condamné à mort.

Lumière.

Elle est debout. Remise sur ses deux jambes. Première fois depuis le début.

Elle fait des allers-retours, dos à nous, sur le bord de la scène. Va-t-elle tomber ? Encore et encore. Dix fois ? Ses pieds crissent. Elle s’arrête. Se retourne. Son regard est revenu. Sa personne est revenue. C’est fini. Elle s’en va.

La performance de la danseuse est impressionnante et troublante, mais avouerais-je un certain malaise ?

La danseuse a quitté sa position d’humain dominant le monde, debout sur ses deux jambes, – sa position d’homme ? – pour se traîner sur le sol, sans plus un regard vers le public. Elle retourne à un état primitif. Telle une enfant, elle explore toutes les dimensions de l’espace, elle creuse l’air, sculpte son corps, achève chaque mouvement, va jusqu’à son extrême distorsion. Au fur et à mesure, elle s’enduit de ce liquide, elle est humide, comme si elle venait de naître. La femme – telle qu’il est facile de la définir – donne la vie, elle a ses règles, elle est fertile… Douleur du corps, intestine, utérine, qui donne envie de se blottir, de retourner dans les entrailles de sa mère. On sent cette douleur, elle est palpable. Un élan de protection nous prend parfois, devant cette meurtrissure, cet être vulnérable dont chaque acte est douloureux. Ainsi la force se mêle à la vulnérabilité ; est-ce la nature actuelle de la femme ? Cette conscience de son corps, de sa faiblesse, conscience qui se transforme en force ?

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Dans cette blancheur, dans ce corps et cette scène épurés, où se cache le sang ? Daine Ashbee a peut-être voulu s’éloigner des clichés, mais par là, elle se distancie de la réalité. Le spectacle se déploie dans une recherche de la douleur du corps mais aussi de la douleur psychique ; cependant la réalité des menstruations, c’est ce sang qui coule. C’est une chose qu’on ne représente jamais. Peu présent dans l’art, et absolument invisible dans la vie quotidienne. Aujourd’hui encore, on s’en tient à l’image d’une femme qui ne chie pas, qui ne pète pas, qui a la peau immaculée, etc. Ce sang est une image, un symbole, dont personne ne parle, que personne ne montre, ne voit. Ce sang un peu brun, visqueux parfois, qui n’est pas propre, qui est tabou – impur ? – qui fait pourtant de la femme une femme, qui dit qu’on peut avoir des bébés, qui dit plein de choses, qui est là depuis la nuit des temps mais qu’on ne voit pas. Où est ce sang ? Caché ? Par quoi ? La souffrance ? L’obscurité ? La blancheur ? Par la femme elle-même ?

Plus que la douleur des menstruations, c’est celle du corps féminin que nous impose Daina Ashbee sur cette scène ascétique. Le corps exposé à tous les regards, en pleine lumière, le corps que l’on connaît sous toutes ses facettes, mince, blanc – parfait ? Mais aujourd’hui plus que jamais, le corps féminin souffre de cette lumière glacée qui le déshabille, de ce qu’on fait de lui, de sa sexualité, de sa sexualisation. Daina Ashbee brise la corporalité classique, pousse à son extrême le corps, le torture presque, le transforme en un cri. Le corps est son propre langage et hurle dans le silence de la lumière, dans le silence du décor, son mal-être. À la fois comme si la peau l’enserrait, trop étroite, et comme si l’immense corps contenait quelque chose de minuscule, d’imperceptible. Osciller du trop grand au trop petit, de l’unité à la désunion, brusquement, basculer constamment, perdre l’équilibre et sentir l’odeur du gouffre.

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Pour Chorégraphié et scénographié par Daina Ashbee Interprété par Paige Culley Présenté du 26 au 30 septembre 2016 au Théâtre La Chapelle.