Après L’enfant rêve de Hanokh Levin, David Strosberg porte sur les planches du Théâtre des Tanneurs Schitz, du même auteur, figure majeure du théâtre israélien contemporain. Ce texte truculent et féroce, porté par un casting d’une vigueur exquise, dénonce l’obsession de l’argent, l’égoïsme et la veulerie d’une société en proie à un vide existentiel désespéré.

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Bruno Vanden Broeke. Photo © Danny Willems.

Sur un plateau d’une sobriété étudiée, quatre chaises attendent l’arrivée d’une famille composée du père (Bruno Vanden Broeke), de la mère (Mieke Verdin), de la fille (Brenda Bertin) et, plus tard, du beau-fils (Jean-Baptiste Szezot). Tous à l’exception de ce dernier sont obèses et l’entrée en scène, par une porte très étroite, ne manque pas de saveur grotesque. Le public rit, d’un rire gêné, pas d’une farce jouée, mais comme d’une obésité bien réelle. Les costumes, unique artifice scénographique, sont d’une vraisemblance déconcertante. La pièce prend ainsi les traits d’une fable quasi naturaliste, voire rabelaisienne, où les aspects les plus bas et les plus vulgaires de notre société humaine ne sont pas cachés, bien au contraire. Sans scrupules, le texte est immédiat, sincère, sobre, mais n’évite pas le scatologique, le sexuel, le pas-ragoûtant-du-tout d’une famille qui n’a pour valeurs que l’argent et la nourriture. Bref, il s’agit d’un « théâtre physique, une pièce pour des corps, sur des corps, avec des corps », comme l’explique David Strosberg dans sa note d’intention.

Un théâtre physique, mais aussi économique, au sens étymologique du terme. Car ce sont bien les relations familiales, autrement dit « de la maisonnée », qui y sont exposées, mais dans leur versant purement mercantile. Leur obésité n’est pas seulement la preuve de leur appétit gargantuesque mais aussi de leur avidité sans limites. Le père, qui désespère de trouver un époux à sa fille, la vante comme un morceau de viande à la boucherie : « Une bonne affaire, deux femmes pour le prix d’une ! ». Le gendre la prend pour femme à la suite d’une impitoyable négociation marchande de la dot tandis que son désir sexuel pour elle est proportionnel à l’argent qu’il parvient à soutirer au père. Elle est également complice, car plus elle obtient d’argent du père, plus elle a le loisir de s’empiffrer de cacahuètes devant la télé.

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Brenda Bertin et Jean-Baptiste Szezot.
Photo © Danny Willems.

Son ambition ? La disparition de ses parents et l’appropriation de la fortune paternelle : là est tout l’intérêt d’un mari. Le père, malade, avoue que « la seule chose qui [le] retient encore à la vie, c’est le goût du saucisson ». Sa femme lui affirme que « la seule chose qui [la] retient à [son] chevet, c’est la possibilité de [l]’en priver », car elle ne rêve que de deux choses : d’un professeur en Amérique, avec qui elle lierait une relation extraconjugale et d’un petit-fils soumis à sa volonté – après sept ans, ce n’est plus intéressant. Tous, sans exception, fonctionnent à l’égoïsme. Le spectacle pourrait se résumer par le slogan suivant : « Plus rien n’a de valeur, mais tout a un prix. »

La rentabilité est le mot d’ordre, le moteur de toute action. La guerre même répond à des considérations économiques. Quand elle éclate, le gendre l’utilise à des fins commerciales pour vendre la fabrication de tranchées, la conversion de celles-ci en fosses septiques puis en fosses communes. Le conflit armé n’est pas un motif suffisant pour cesser de se remplir les poches et de capitaliser. Mais cette accumulation – de chair ou de capital – est tout à fait dérisoire à l’heure de la mort. Le père s’indigne contre l’impossibilité de capitaliser le sommeil, ou la nourriture. Quel est le but, finalement, d’avoir ingurgité l’équivalent de six cents bœufs en une vie, si l'on n’en tire pas quelque profit ? Où sont-ils passés ? Face à cette question finalement existentielle, trahissant l’angoisse profonde face au vide de la vie, nous comprenons que les membres de la famille Schitz, malgré les apparences, ne sont pas vraiment méchants. Bien plutôt, c’est la fragilité qu’ils cachent derrière toute cette graisse qui est le révélateur grotesque des maux d’une humanité en perte de valeurs et de repères. Et c’est grâce à un humour corrosif, débridé et incisif que Hanokh Levin réussit, à partir d’une famille des plus horribles, à atteindre quelque chose d’universel. C’est par un théâtre extrêmement physique, charnel, incarné que l’auteur évoque les thèmes de la vie et de la mort, du mariage et de l’amour, de la guerre et de la patrie, de l’argent et du capitalisme, de la maternité et de la transmission.

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Le jeu de l’excellent quatuor, tout en finesse, évite l’écueil de l’excès.

Loin d’un texte psychologique, on est au plus près du réel pur et dur qui s’impose dans toute sa monstruosité. L’écriture foisonnante de Levin creuse dans le sordide et l’écœurant avec un humour noir, caustique et mordant à souhait. Le résultat est génialissime ! On rit beaucoup. On se délecte de cet excellent théâtre. La mise en scène de Strosberg et surtout sa direction d’acteurs y sont pour beaucoup. Le jeu de l’excellent quatuor, tout en finesse, évite l’écueil de l’excès, laissant le texte faire son œuvre et lui fournissant des corps monstrueusement comiques. L’implication physique des acteurs est à saluer, car c’est une chose de porter un costume de gros, c’en est une autre d’en avoir l’air ! On n’est donc pas complètement dans la caricature. Le spectateur est presque pris en étau dans un double mouvement de distanciation et d’identification. Les personnages sont familiers et étrangers à la fois. Le rire n’est donc pas que dérision, mais également autodérision car révélateur des propres noirceurs du spectateur.

Finalement, on se prend de sympathie pour ces personnages sales et affreux dans cette satire méchante mais hilarante. L’idée de famille et des valeurs familiales est abattue, déconstruite. « La famille n’existe pas, seul le besoin d’argent ou la satisfaction de besoins autres existe », dit Strosberg. Le constat est noir et cynique mais il produit un effet d’une drôlerie absolue.

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Schitz Écrit par Hanokh Levin Mis en scène de David Strosberg Avec Brenda Bertin, Bruno Vanden Broeke, Jean-Baptiste Szezot et Mieke Verdin. Vu le 19 janvier 2016 au Théâtres des Tanneurs.