La dernière séance de Regards Spectaculaires, un projet qui réunit des spectateur.ice.s une fois par mois autour de différents spectacles, nous a emmené au théâtre Varia voir Soleil Couchant de Alain Moreau.

Alain Moreau et sa compagnie le Tof Théâtre réinventent les codes de la marionnette depuis trente ans avec des créations tendres et inattendues. Ses œuvres ont la particularité de souligner le rapport que la marionnette entretient avec son manipulateur : bien que cette première soit au centre des spectacles, la relation qui se construit entre l’objet et l’humain est toujours explicite.

Soleil couchant est un spectacle pour une marionnette et un comédien, un duo/solo qui évoque la vieillesse, le temps qui passe et la fin de la vie. Un vieil homme est seul sur une plage et regarde le soleil se coucher.

© Salvatore Pastore

Nous étions peu nombreux à cette séance à cause de la grève du 27 février, nous avons donc transformer l’atelier d’après spectacle en une discussion plus informelle autour d’une bière.

La première impression qu’a laissé le spectacle aux participant.e.s est celle du silence et de la lenteur. En effet, le spectacle est entièrement sans paroles et avec peu de musique. De plus, de nombreux moments sont contemplatifs : les actions ne se succèdent pas, il y a des pauses, des vides. Les participant.e.s ont souligné que ce silence et cette lenteur était inhabituel et qu’au théâtre illes ont plus souvent été confronté.e.s à une surenchère d’actions et de médias. Pour la plupart, illes ont apprécié ces moments qui permettaient de s’immerger avec le personnage, de ressentir avec lui le temps qui passe et de cerner la vieillesse de manière émotionnelle. Si certain.e.s auraient eu besoin parfois de plus d’action pour ne pas « décrocher », d’autres regrettaient même qu’il n’y ait pas plus d’instants de vide, qui pour elleux touchaient au cœur du sujet du spectacle : un homme regarde l’horizon et ne fait rien, et dans cette pure présence l’empathie naît.

Cette mise en scène épurée faisait ressentir la densité du temps qui passe, qui est, selon les participant.e.s, probablement un élément fort de l’expérience de la vieillesse. Le groupe était composé exclusivement de jeunes personnes et ces temps longs de « rien » nous ont forcé à regarder ce que habituellement nous ignorons ; à être intéressé par un personnage quotidien  avec qui nous ne discuterions probablement pas si nous le rencontrions dans le bus.

© Salvatore Pastore

Le deuxième élément qui a marqué les spectateu.rice.s est la qualité technique de la manipulation de la marionnette. La technique utilisée est celle d’une marionnette à taille humaine dont un bras et les jambes sont en fait les membres du comédien. Celui-ci est donc totalement visible, ce qui a déstabilisé au début certaines personnes ; mais tou.te.s ont fini par oublier le manipulateur pour se centrer sur la marionnette. Toutes les actions du personnage, quand il se mouche, prend une bière, éprouve des difficultés à se pencher, ont paru extrêmement réalistes et ont immergé complètement les participant.e.s. Au point de trouver l’objet bien plus réel que l’être humain sur scène. Ainsi, lorsque certains gestes qui relèvent plus du « code de jeu » sont apparus – des mouvements plus explicatifs qui soulignaient les émotions du personnage –, certain.e.s ont été frustrés d’être détaché.e.s un instant de l’image ultra-réaliste.

Cette qualité technique a permis de s’immerger totalement dans le spectacle d’un point de vue émotionnel. La marionnette avait un visage neutre, toujours le même, et pourtant les participant.e.s y ont vu différentes émotions, se demandant même à certains instants si son visage n’avait pas changé. Quand nous avons discuté de ce qui se passe précisément – pourquoi le vieil homme est-il sur la plage, qui est-il, a-t-il planté le décor qui l’entoure lui-même –, les interprétations étaient multiples. Certain.e.s voyaient un homme qui sait qu’il va mourir et veut boire sa dernière bière sur la plage, d’autres un suicide, d’autres un cérémonial particulier, certain.e.s se sont raconté l’histoire de son épouse décédée peu de temps auparavant,... Si les interprétations et les émotions ressenties divergeaient, il était intéressant de constater à quel point chacun.e s’était investi et avait projeté ses propres sentiments sur scène. Beaucoup de grands-parents ont été cités en exemple et le rapport des participant.e.s aux personnes âgées a certainement influencé leur vécu du spectacle.

Finalement, le fait que ce soit le geste et non l’expression qui raconte, que l’objet reste toujours le même, a permis aux spectateu.rice.s d’avoir l’espace de se projeter, beaucoup plus que s’il y avait un comédien seul sur scène. Les participant.e.s ont souligné que la même histoire avec un être humain seul et non une marionnette aurait été inintéressante et n’aurait pas permis de s’attacher au personnage de la même façon.

© Salvatore Pastore

Nous avons ensuite discuté de la scénographie, composée du décor, du son et de la lumière. Certain.e.s participant.e.s ont dit ne pas avoir fait consciemment attention à la lumière et au son, mais que ces éléments les avaient accompagnés dans leur lecture de l’histoire. Durant tout le passage sur la plage, on entend le bruit des vagues, qui s’intensifie à la fin pour faire penser à une tempête, tandis que la lumière décline en soleil couchant. Si certain.e.s ont trouvé que les éléments différents allaient tous dans le même sens et que cela pouvait être redondant, d’autres les ont trouvé nécessaire pour avoir tous les éléments de compréhension, mais également pour éviter le « vide total », qui aurait pu créer un sentiment de malaise dans le public. La musique qui arrivait à certains instants cassait le réalisme total pour offrir un nouveau niveau de lecture : elle apportait des moments plus allégoriques, dans lesquels nous visitions l’intimité de l’espace mental du personnage ; elle permettait de vivre un moment irréel, en dehors de la plage, dans l’espace du souvenir ou du fantasme.

Ce moment d’analyse plus poussée a permis d’éclairer certains passages du spectacle qui semblaient plus obscurs et de parler de la grammaire dont sont composés les spectacles : scénario, jeu, son, lumière, décor, l’ensemble des signes qui peuvent mener à une interprétation de ce qui se passe sur scène.

Dans l’ensemble, le spectacle a laissé une impression très positive ; il nous a tou.te.s beaucoup ému. Le silence et le temps pris pour dérouler une histoire ont été appréciés et soulignés comme inhabituels dans les œuvres contemporaines. L’utilisation de la marionnette a permis à chacun.e de se raconter sa propre histoire, de rencontrer le personnage d’une façon différente.  Le spectacle a offert un espace pour réfléchir et ressentir la vieillesse de façon personnelle dans une société qui a tendance à la repousser en dehors du visible et du dicible.

La prochaine séance Regards Spectaculaires aura lieu le 28 mars au théâtre des Tanneurs : nous irons voir By Heart de Tiago Rodriguez. L’atelier d’après spectacle aura lieu le 29 mars en soirée.

Plus d’infos et inscriptions ? contact(Remplacez ces parenthèses par le caractère @)lescn.be.

http://lescn.be/index.php/projets/regards-spectaculaires

En savoir plus...

Soleil Couchant

Conception, mise en scène, scénographie & interprétation marionnette : Alain Moreau
Création musicale : Max Vandervorst

Du 27 Février au 17 Mars 2018
au Théâtre Varia

www.toftheatre.be