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Guerres intimes

Milo Rau, metteur en scène suisse, nous propose une performance de l’intime pour aborder un sujet politique actuel. La genèse du projet Civil Wars part d’une vidéo diffusé sur Youtube dans laquelle des djihadistes décapitent un fonctionnaire de Bachar el-Assad et où on entend une voix crier en flamand « Tournez-le ».Qu’est-ce qui pousse certains jeunes de notre pays, qui n’ont a priori rien avoir avec la guerre en Syrie, à rejoindre le camp de ceux qui se battent pour un État de Dieu ?

International Institute of Political Murder est le nom de la maison de production de Milo Rau avec laquelle il crée des pièces, des films ou des installations. Après quelques mois d’enquêtes — interviews de jeunes qui sont revenus, des familles de ceux qui sont partis, des avocats des familles, etc. —, il nous livre deux heures de récit qui ouvre le champ des questions.

Pour rejoindre notre place dans la salle du Beursschouwburg, nous sommes obligés de traverser l’arrière du plateau qui est en fait un décor de ruines antiques faisant référence clairement aux origines de notre société et peut-être aussi à celles du théâtre. Les acteurs y sont installés et observent le public arriver.

© Bea Borgers
© Bea Borgers

La représentation est divisée en cinq chapitres. Toute la scène est occupée par la reproduction presque à l’identique (comme dit dans la pièce) du salon du père de Joris. Joris est un jeune Belge parti combattre en Syrie. Tout démarre avec le questionnement d’un des comédiens à propos du choix de Joris et de son engagement politique. Pour y répondre, les quatre acteurs (Karim Bel Kacem, Sara De Bosschere, Sébastien Foucault, Johan Leysen) vont nous livrer des bouts de leurs histoires intimes dans lesquelles la figure du père est omniprésente et abordée de multiples façons. Par un procédé de théâtre filmé, monté et réalisé en direct, nous avons l’impression d’assister à l’enregistrement d’un documentaire qui pourrait s’intituler Bas les masques.

De quoi sommes-nous faits ? Comment vivons-nous avec notre passé ? Comment le racontons-nous ? Même si les sujets abordés sont parfois difficiles — alcoolisme, violence, religion, dépression, deuil, folie —, ils sont livrés avec beaucoup de distance, sans aucune place laissée au pathos. Comme si, pour survivre à un événement traumatique, il fallait se couper de la charge émotionnelle qu’il transporte. Mais si nous devons nous couper de cette charge, comment peut-elle se manifester ? Comment combler ce trou ? Destruction ? Révolte ? Comment ce passé intime intègre-t-il aussi les traces de la grande histoire, les différentes crises et mutations qu’ont traversées nos sociétés ces dernières décennies ? Et ces traces, ces traumatismes comment sont-ils mis en lumière dans notre intimité ?

© Bea Borgers
© Bea Borgers

Milo Rau bouscule par sa façon de procéder : Il faut être le plus simple et le plus équivoque possible. Je recherche une banalité maximale par une surenchère d’artifice. Le regard du spectateur semble ne rien ajouter. L’absence d’émotion confère une valeur cathartique au conflit des hommes car on ne peut pas intervenir et c’est une vraie torture. Et le rôle du théâtre dans tout cela ? Peut-il encore être un outil de réflexion politique ?

Certains récits des acteurs sont teintés de souvenirs de tournage ou de répétitions. Sara De Bosschere jouera même une partie de la fin de l’acte 2 de la Cerisaie de Tchekhov :

Trofimov : … Nous sommes en retard d’au moins deux siècles, nous n’avons rien de rien, pas de rapport défini avec notre passé, nous ne faisons que philosopher, nous plaindre de l’ennui ou boire de la vodka. C’est tellement clair, pour commencer à vivre dans le présent, il faut d’abord racheter notre passé, en finir avec lui, et l’on ne peut le racheter qu’au                                                          prix de la souffrance, au prix d’un labeur inouï et sans relâche..

A priori disparates, c’est pourtant de l’association de ces éléments (monologue, image, confidences) que surgit la réflexion chez chacun d’entre nous. On ne sort pas indemne de ces guerres intimes ainsi données en spectacle, et portées par des comédiens dont la maîtrise parfaite évite le sensationnalisme. La prouesse technique est hallucinante. On voyage en permanence aux frontières du réel. Durant deux heures, tout semble banal, alors que c’est peut-être à la naissance de l’Apocalypse que nous assistons dans le calme.

Réservations : www.kfda.be/fr
Billetterie : cinéma Marivaux, ouverte de midi à 19 heures
98 boulevard Adolphe Max, 1000 Bruxelles
T +32 (0)70 22 21 99

 

En savoir plus...

The Civil Wars
de Milo Rau / International Institute of Political Murder
dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts
Les 17, 19, 20, 21 et 22 mai à 20 h 30
Le 18 mai à 18 heures
au Beursschouwburg
20-28 rue Auguste Ortsstraat
1000 Bruxelles
NL / FR
± 120’