Le dernier atelier de Regards Spectaculaires s’est déroulé autour du spectacle By Heart de Tiago Rodrigues, présenté aux Tanneurs du 28 au 30 mars 2018. La pièce est participative puisque le comédien invite dix spectateurs à venir sur scène pour apprendre un sonnet de Shakespeare. Cette forme simple et audacieuse a séduit tous les participants, ce qui a mené à une discussion dense et féconde.

Nous menons cet atelier dans une salle de projection de l’ULB : longue et sombre, son plafond conçu par une artiste projette des arc-en-ciel. Ambiance dernière Cène, propice à la discussion constructive, mais aussi un peu magique. Le moment est privilégié.

Nous commençons par un tour de table pour recueillir les premières impressions à propos du spectacle. Nous sommes tous d’accord sur un point : il est réussi. Captivant, simple, accessible, intéressant, il possède plusieurs couches qu’il est possible de percevoir simultanément ou successivement. Après cette entrée en matière dans le consensus, nous passons les deux heures suivantes à nous interroger sur l’authenticité, l’importance de la transmission, le rôle des spectateurs dans ce spectacle et enfin la nature même du théâtre. La forme de By Heart ne séduit pas seulement : elle encourage au dialogue et au débat.

Le spectacle mélange deux points de vue : biographique et documentaire. Tiago Rodrigues part de l’histoire de sa grand-mère. Celle-ci, grande lectrice, apprend un jour qu’elle va devenir aveugle. Elle demande alors à son petit-fils de lui choisir un livre à apprendre par cœur, pour être capable de continuer à lire dans sa tête. Il sélectionne les sonnets de Shakespeare. Cette anecdote personnelle émaille le spectacle et en constitue le fil rouge ; les spectateurs réciteront, à la fin, un sonnet de Shakespeare qui parle de la mémoire.

De ce point de vue biographique spécifique, le metteur en scène   aborde la question du par cœur en général : il le comprend comme outil de résistance. Il parle de l’auteur russe Boris Pasternak, dont toute une foule apprit les poèmes malgré leur censure, ou encore du livre Farenheit 451, une dystopie de Ray Bradburry qui met en scène une société dans laquelle les livres seraient interdits et brûlés.

À partir de ces éléments, les participant.e.s conçoivent le spectacle comme un manifeste pour la transmission de la culture et l’importance de la mémoire. D’une manière amusante et accessible, loin de toute élitisme ou intellectualisme à outrance, Tiago Rodrigues parle du caractère essentiel des arts et de l’héritage intellectuel passé. Plusieurs personnes soulignent la proximité de la forme choisie avec la conférence gesticulée, le mélange de savoirs froids (documentaires, objectifs) et chauds (anecdotes personnelles, émotions). C’est ce mélange qui rend le message si accessible, malgré une matière parfois dense – la Littérature, l’Histoire, dont les majuscules peuvent parfois effrayer.

Ce qui impressionne le plus les participant.e.s est la qualité du jeu d’acteur de Tiago Rodrigues. À la fois très accessible, il semble improviser sans cesse, alors que son texte même souligne que tout est écrit. La construction de la pièce est très bien faite et provoque l’admiration En effet, Tiago Rodrigues, malgré qu’il semble improviser tout le temps, nous conduit très précisément où il veut. En alternant des anecdotes documentaires, biographiques, des interactions avec le public, il nous captive ; et lorsque la fin du spectacle arrive, nous sommes dans un état émotionnel et intellectuel de réceptivité totale. Nous pouvons à la fois voire les rouages – pourquoi il a choisi telle structure de spectacle, comment tous les éléments se conjuguent vers la fin – et à la fois être immergé.e.s dans l’expérience. Un des participant.e.s qualifie le comédien de « magicien » : c’est-à-dire qu’on sait qu’il y a un truc, mais on l’oublie, on se laisse prendre par sa sincérité.

En discutant, nous nous rendons compte qu'une part de cette magie provient du fait d’avoir des personnes sur scène qui sont “hors-scénario”, qui ne jouent pas et n’ont d’autres choix que de montrer leur vulnérabilité. En effet, cela remet sans cesse les spectateur.ice.s dans le moment présent. Les participant.e.s ont eu l’impression de vivre une rencontre, un moment privilégié entre le comédien, les spectateur.ice.s sur scène, celleux dans la salle. Cela autorise les interactions entre la salle et la scène de manière naturelle, sans être parasitées par la peur que le spectacle « dérape » car le charisme du comédien garantit le retour à la structure originelle.

À partir de ces réflexions une participante comprend le spectacle aussi comme un discours sur la nature du théâtre : un acte qui ne nécessite pas forcément beaucoup de moyens, se fait dans l’interaction avec un public, mais qui reste un métier. Tiago Rodrigues a beau jouer de manière naturelle et spontanée, on peut sentir qu’il “tient” son spectacle, qu’il joue dans des rythmes précis, en un mot : qu’il est professionnel. Le théâtre peut se faire dans une simplicité d’apparence et de moyens, mais pour aboutir à un objet convaincant, il nécessite du travail et de l’expérience.

Si tout le monde a été ému.e et captivé.e par le spectacle, certains points divisent ; notamment la question de l’authenticité et la place que prennent les spectateur.ice.s-acteur.ice.s présent.e.s sur scène.

Nous nous posons la question : l’histoire de la grand-mère est-elle réelle ? Certain.e.s participant.e.s pensent que oui et vont même plus loin : s’illes apprenaient qu’il s’agit uniquement d’un scénario et pas d’un fait biographique, illes se sentiraient trahis. Tiago Rodrigues installe en effet un rapport très quotidien, presque intime avec le public. Ce rapport-là serait supprimé si son histoire était fausse. Cela soulève un paradoxe puisque nous avons tou.te.s aimé le spectacle aussi parce que sa construction est apparente, et que Tiago Rodrigues pousse l’honnêteté jusqu’à nous montrer qu’il met en scène. Cette honnêteté là, l'honnêteté “scénique”, serait donc supprimé si l’histoire racontée était inventée ?

D’autres participant.e.s trouvent que l’histoire en elle-même est authentique et n’a donc pas besoin d’avoir été vécue par l’auteur même. Il est intéressant que celleux qui se sentiraient “trahis” par sa non-véracité biographique sont celleux qui se sont le plus identifié.e.s à l’histoire, que ce soit par le rapport aux grand-parents ou à la culture.

Celleux qui accordent moins d’importance à avoir entendu une histoire vraie trouveraient beaucoup plus grave la falsification des faits objectifs et documentaires utilisé par Tiago Rodrigues en soutien à son histoire. Il s’agirait cette fois-ci d’une trahison intellectuelle, qui invaliderait tout le discours de la pièce.

Second point de désaccord, le rapport aux spectateur.ice.s qui récitent le sonnet de Shakespeare sur scène : si certain.e.s ont trouvé très touchant de les voir, d’assister à la manière dont Tiago Rodrigues interagissait parfois avec elleux, au point d’en faire leur moment phare du spectacle, d’autres trouvaient qu’illes étaient “sous-utilisé.e.s”. Un participant nous dit que ce qu’il a préféré dans le spectacle était de s’inventer l’histoire des personnes sur scène, qui elles étaient, ce qu’elles ressentaient. Une autre oppose qu’au contraire, elle les a complètement oublié à partir du moment où illes ne récitaient pas le poème, car Tiago Rodrigues prenait toute la place et en faisait un décor vide de sens. Plusieurs personnes approuvent et auraient préféré plus de moments d’interactions, pour apprendre à connaître les personnes sur scène et qu’elles fassent véritablement partie du spectacle. Mais nous sommes tou.te.s d’accord sur un point : le spectacle ne pourrait pas exister sans les dix individus sur scène, qui récitent ensemble un sonnet de Shakespeare. L’espace-temps partagé entre elleux, nous, et Tiago, est un espace-temps fragile, unique et jouissif.

Nous clôturons officiellement la discussion vers 20h30 : il n’y a plus de chips ni d’œufs de Pâques. Nous éteignons les lumières de la salle de projection. Sur le chemin qui mène au Pantin où nous allons boire des bières ensemble, nous continuons à palabrer de manière informelle. Le spectacle nous accompagne : il a contribué à nous souder en temps que groupe éphémère, rassemblé par deux expériences indissociables. Le théâtre et la discussion qu’il provoque.

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By Heart

Écrit et interprété par Tiago Rodrigues
Extraits et citations de William Shakespeare, Ray Bradbury, George Steiner et Joseph Brodsky
Accessoires et costumes de Magda Bizarro
Traduction en français de Thomas Resendes

Vu le 28 mars 2018 aux Tanneurs.