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Un passé qui ne passe pas

Un homme et une femme qui rejouent une sorte de « En attendant Godot », version iranienne. Avec Timeloss, Amir Reza Koohestani nous propose une vision du couple à la fois burlesque, poétique, intime et politique.

Ils se parlent, chacun assis derrière une table. Mais ils ne s’adressent pas un regard. Ils nous fixent. L’homme paraît à l’aise, quoique un peu tendu, doux et autoritaire à la fois. La femme est fermée et butée. Qu’attend-elle de ce moment ? Ils jouent à un jeu, dans la même pièce, mais la partie semble inégale ou faussée. Quelque chose achoppe, mais quoi ?

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© Bart De Moor

Sur l’écran derrière eux, on revoit leur échange, filmé sept ans auparavant : il s’agit d’un extrait de Dance on Glasses (spectacle présenté au Kunsten en 2004). Le son de la captation vidéo était inutilisable, alors, ce soir, on a convoqué les comédiens pour calquer leur voix sur l’image d’autrefois. À l’époque, l’homme et la femme étaient en couple. Ou étaient-ce les personnages ? Ils ne le sont plus, en tous cas. Entre images, corps réels, fiction et réalité, le dialogue prend une consonance à double, triple sens.

Qu’est-ce que répéter ? C’est reproduire, avec d’infimes variations, en tentant de retrouver l’élan, la qualité de la première fois. Alors ce couple répète les mêmes mots, refait les mêmes gestes. Mais le ton et le corps ont changé. Les espoirs aussi.

Dans cette mise en abyme sans fond, Amir Reza Koohestani superpose avec humour le jeu d’acteurs à la vie, passée, actuelle et future. Il y a dix ans, elle lui reprochait son côté autoritaire, lui son mutisme. Rien n’a changé. Ou si peu. Il est parti sans donner signe de vie. Elle est restée comme paralysée, prostrée. Dans dix ans, ce sera la même chose, à moins que la maladie n’accélère le processus.

La fiction iranienne, du moins l’infime partie qui nous parvient, nous a habitués à ce mélange de douceur et de violence rentrée, dans une confusion subtile de l’intime et du politique. On pense évidemment à Une séparation, le film d’Ashgar Faradi (2011), ou à Une minute de silence, une pièce de Mohamad Yaghoubi dans laquelle une femme tombe dans une sorte de léthargie pour fuir la réalité de son couple et de son pays. Quand elle se réveille, la situation politique a empiré, son mari a disparu — alors elle retombe dans le coma, pour se protéger. Où est la part de vie rêvée et de vie vécue ?

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© Bart De Moor

Impossible, en effet, de ne pas percevoir un écho politique à la situation de Timeloss. La comédienne, voilée, au regard éteint, semble résignée à son sort. Ses tentatives d’expression corporelle (mettre les pieds sur la table, fumer une cigarette, s’adosser à la chaise) sont aussitôt sanctionnées par l’autorité. Elle a intégré la soumission, jusque dans son maintien inerte, jusque dans la rapidité avec laquelle elle fait disparaître sa cigarette coupable. Impossible, semble-t-il, de parler d’amour sans mettre en scène la subordination de l’autre. Du coup, l’acte de répétition devient une sorte de rituel politique, à la fois sadique et masochiste : à la manière des leitmotive de partis, il faut s’astreindre à répéter ce qui a été dit, sans en changer une virgule ; se condamner à réécouter le passé dans un éternel présent, quand bien même quelque chose en nous nous crie de nous lever et de nous encourir. Les corps vieillissent mais l’horizon d’existence, à la manière de la toile de studio de The Truman Show, demeure un éternel décor de carton-pâte.

Enfin, un dernier thème est traité, plus difficile à saisir, celui de la maladie, de la mort et de la réincarnation. Le passé n’est pas vu comme une nostalgie mais comme une glue poisseuse dont il n’est pas possible de se défaire. « Timeloss, écrit l’auteur, est une pièce du déni de soi. Elle traite du passé non pour le regretter mais pour le rejeter. Plus précisément, elle ne traite pas du passé mais du regard sur le passé. » Comment sortir de cette présence obsédante de l’autre, si ce n’est en rejouant la scène, à la façon d’un mythe ou d’un cauchemar burlesque ?

Réservations : www.kfda.be/fr
Billetterie : cinéma Marivaux, ouverte de midi à 19 heures.
98 boulevard Adolphe Max
1000 Bruxelles
T +32 (0) 70 222 199

En savoir plus...

Timeloss
Amir Reza Koohestani / Mehr Theatre Group
Dans le cadre du Kunstenfestivaldesarts
Les 7 et 8 mai à 20 h 15, le 9 mai à 22 heures et le 10 mai à 18 heures
Théâtre National
111-115 Boulevard Émile Jacqmain
1000 Bruxelles
Farsi > NL / FR
60’