Le collectif anversois tg STAN nous a fait le cadeau d’une petite reprise (trois dates seulement) de leur très beau Trahisons de Pinter, aux Tanneurs.

Pour compléter cette critique, lisez le second article écrit par Martha Beullens et l'interview "à l'arrache" réalisée par Siham Najmi et Justine Jacquemin.

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Envoyant le metteur en scène aux orties, ce sont les comédiens qui construisent chaque pièce.

Sur scène, trois comédiens – deux hommes et une femme – et quelques éléments d’une décoration seventies. Pas de rideau, pas de coulisses, pas de dissimulation : on assistera à la désintégration d’un adultère, à moins que ce ne soit sa genèse, puisque la pièce se déroule à rebours. Trahisons (Betrayal, 1978), d’Harold Pinter, est le récit d’un triangle amoureux classique : pendant des années, Emma a trompé son mari, Robert, avec le meilleur ami de celui-ci, Jerry. La pièce s’ouvre sur les retrouvailles, maladroites et nostalgiques, des deux amants qui ont rompu deux ans plus tôt. Les scènes se succèdent et l’on remonte aux sources de leur histoire, de leur séparation aux prémices de leur liaison.

Le collectif anversois tg STAN, fondé en 1989 par quatre compères du Conservatoire d’Anvers, a depuis ses débuts remis en question la traditionnelle répartition des rôles, que ce soit sur les planches ou dans le fonctionnement même de la troupe. Envoyant le metteur en scène aux orties, ce sont les comédiens qui construisent chaque pièce, par une approche collégiale qui passe par la discussion et les essais in vivo, au cours des répétitions, voire des représentations. La recherche est constante et se nourrit de collaborations régulières avec des comédiens extérieurs au collectif. Ainsi, dans Trahisons, Jolente de Keersmaeker (Emma) et Frank Vercruyssen (Robert) jou(t)ent avec Robby Cleiren (Jerry) du collectif De Roovers. Tous les trois sont excellents. Rythme, ironie et justesse dans leur jeu individuel, et dans leur interaction.

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Trahisons = amère métaphore du temps qui passe.

Le triangle est donc aussi linguistique : des comédiens néerlandophones jouent en français une pièce anglaise. Défi relevé brillamment par ces comédiens polyglottes, dont le délicieux accent donne un relief particulier au texte. Au-delà de la teneur des échanges, l’attention du public est redoublée pour les mots eux-mêmes, d’une économie et d’une efficacité chirurgicales. Enfin, le récit est intelligemment ponctué de silences vibrants de désir, de mélancolie, d’humour aussi. L’interprétation n’est jamais littérale : l’apparente légèreté des échanges est toujours plombée par le drame sous-jacent, et l’on a la gorge serrée malgré les rires. La vie se déroule sous nos yeux, ni tout à fait tragique, ni tout à fait drôle.

Sur scène, on assiste au théâtre qui se fait. Très naturellement, les comédiens déplacent eux-mêmes les éléments du décor. Ils semblent nous dire : ne vous faites pas d’illusion, nous n’en faisons pas. Rien n’y personne ne s’échappe jamais de l’espace scénique : les tête-à-tête sont hantés par la présence constante de l’autre. Et la vaisselle sale s’accumule alors que la pile des Encyclopaedia Brittanica datés de 1977 à 1968 décroît. Amère métaphore du temps qui passe, et des vieilles casseroles dont on ne se défait jamais.

Pour compléter cette critique, lisez le second article écrit par Martha Beullens et l'interview "à l'arrache" réalisée par Siham Najmi et Justine Jacquemin.

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Trahisons par la Cie tg STAN Écrit par Harold Pinter Avec Robby Cleiren, Jolente De Keersmaeker et Frank Vercruyssen Vu le 2 février 2016 au Théâtre les Tanneurs.