Cali Kroonen est une personnalité phare du théâtre jeune public francophone. Après avoir assumé la codirection de la CTEJ (Chambre des théâtres pour l’enfance et la jeunesse), elle se prépare à prendre la direction de la Montagne magique, institution culte du théâtre jeune public à Bruxelles fondée par Roger Deldime et Jeanne Pigeon. Nous l’avons rencontrée à cette occasion lors d’une matinée de réflexion sur le jeune public proposée par L’Éden à Charleroi. Elle nous livre ses perspectives pour ses nouvelles fonctions.

Nourrissiez-vous depuis longtemps le désir d’être directrice de la Montagne magique ?
Non, pas du tout ! Ce n’était pas du tout quelque chose programmé de longue date. Même dix jours avant la remise du dossier de candidature, j’hésitais. Par contre, j’ai beaucoup travaillé avec la Montagne magique lorsque j’étais à la CTEJ. On a imaginé des projets autour de l’écriture et de la langue, notamment avec Jeanne Pigeon. De plus, chaque année, nous avons collaboré dans le cadre du festival « Noël au théâtre ». À cette occasion, je vivais pleinement dans ce théâtre (la billetterie, les spectacles,…). Et puis, j’ai eu un coup de cœur architectural pour ce lieu. C’est un lieu inspirant avec ses recoins cachés et ses escaliers qui se perdent.

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Comment concevez-vous ce changement de direction ?
J’ai envie de me situer dans le prolongement, pas du tout dans la rupture. Le projet de Jeanne Pigeon et Roger Deldime et de toute l’équipe est un projet en mouvement. Il a laissé beaucoup de place à la liberté de prendre des détours. Ils ne se sont pas enfermés dans des carcans, dans des définitions. Il y a vraiment un esprit espiègle qui a permis de s’amuser. Le fait qu’il s’agit de la ville de Bruxelles est important.

Cette autonomie était-elle attrayante pour vous ?
C’est la liberté de fonctionnement qui m’a plu. Cela permet de réinterroger la structure au jour le jour. Il n’y a pas une définition de ton lieu. À toi de le définir.

Comme l’architecture de ce lieu ?
Tout à fait, et il y a des escaliers qui ne mènent nulle part. C’est un lieu où l’on peut essayer des choses, où il y a une place pour la recherche.

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Qu’avez-vous envie d’expérimenter ?
Chez moi, il y a l’envie de m’interroger sur la notion d’histoire. Dans le théâtre jeune public, on propose souvent aux jeunes énormément d’histoires. La quasi-majorité des spectacles tournent autour de cela. Même si depuis dix ans, avec le théâtre d’objets, la danse, le mouvement, on arrive de plus en plus à autre chose. Je trouve qu’on est tellement baignés aujourd’hui dans le monde des histoires. Les pubs sont scénarisées, la politique est scénarisée, les jeux vidéo sont scénarisés. Le monde dans lequel on vit est rempli d’histoires. Qu’est-ce qu’on peut amener d’autre aux enfants via cet art vivant qu’est le théâtre ? C’est quelque chose que j’ai envie d’interroger. Et je serai sensible aux spectacles qui essaieront de répondre à cette question-là.

Y a-t-il des artistes avec qui vous aimeriez travailler ?
Oui, bien entendu, mais je n’ai pas envie qu’il y ait un artiste associé. Je ne sais pas si ce seront des artistes ou des compagnies. Je suis très attachée à l’histoire du théâtre jeune public qui s’est créé à partir des compagnies, des collectifs. J’ai donc envie de donner une suite à cette aventure. J’ai aussi envie d’aller vers des artistes qui vont être des grains de sable, qui vont un petit peu faire grincer la machine : par exemple, Yves-Noël Genod, qui propose chaque année à Avignon une lecture commentée. J’ai envie d’aborder avec lui un grand classique de la littérature pour les enfants avec toute la provocation dont il est capable mais je ne lui en ai pas encore parlé.

Imaginez-vous des projets un peu différents pour la Montagne magique?
Être un lieu où la recherche est possible. Pour l’instant, le décret du théâtre jeune public ne laisse pas beaucoup de place à la recherche par rapport au décret des arts de la scène où des moyens sont alloués pour des bourses de recherche ou de formation. Cela n’existe pas en théâtre jeune public. Si la Montagne magique peut être un lieu de rencontre et de recherche non seulement pour les créateurs du théâtre jeune public belge francophone mais pour les autres aussi, là, ça m’intéresse. Je pense, par exemple, aux créateurs flamands. On a des voisins à dix mètres de chez nous qui ont une histoire partiellement différente et une autre manière d’appréhender la création. Est-ce qu’au bout d’un moment, on n’a pas à s’apprendre mutuellement des choses et à s’amuser ensemble ? Bien sûr, le lien à la langue française est essentiel pour les enfants. Un théâtre de langue et d’écriture doit aussi être défendu et sur ce point, j’aimerais qu’on puisse chercher ensemble, que ce soit avec des Québécois ou des Français.

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Vous serez donc un bouillon de création ?
Ce ne sera pas uniquement un bouillon de création. La Montagne magique est d’abord un théâtre destiné au public, aux enfants, aux enseignants, aux parents et à tous les adultes qui accompagnent les enfants et les adolescents. La rencontre avec le théâtre restera ma priorité, que ce soit par le spectacle, par les formations continues des enseignants et des futurs enseignants ou par les ateliers de pratique théâtrale.

Quel bilan faites-vous de votre expérience de codirectrice de la CTEJ ? Qu’emmenez-vous dans vos valises ?
J’emmène, je crois, énormément de plaisir à chercher ensemble et de croire toujours aux possibles. J’emmène aussi l’image d’une table, la grande table de la CTEJ autour de laquelle s’installent chaque semaine des personnes différentes. Les échanges qu’on a eus et les diversités d’opinions très fortes qui pouvaient parfois s’exprimer. J’emmène la chance que m’ont laissée mes différents employeurs d’apprendre perpétuellement. Récemment, ils m’ont ouvert les portes de ce qui se faisait à l’étranger. C’est pourquoi je serai très heureuse de continuer à développer le réel projet international de la Montagne magique grâce à mon nouveau poste.

Propos recueillis par Nathalie Dassonville et Fabrice Tâïtsch