Jusqu’au 1er novembre, l’Association du patrimoine artistique propose, en hommage à Jacques Sternberg, une exposition de ses collages et des dessins d’humour noir qu’il collectionnait.

L’humour s’impose comme une redoutable arme d’attaque, alors que seules les autorités ont le droit de posséder des armes. Si l’on pouvait, par décret, interdire l’humour et fusiller les humoristes, il y a longtemps que cela serait mis en application. (Dictionnaire des idées revues.)

Né à Anvers en 1923, Jacques Sternberg commence à écrire vers 1940 et publie dans les journaux belges dès 1946, avant de s’installer à Paris à l’âge de vingt-cinq ans pour y « faire carrière ». En 1954, il publie le Délit, son premier roman. S’en est suivie toute une série de publications, romans, recueils de nouvelles, collaborations à des journaux (Plexus, Arts, France Observateur, l’Express, le Magazine Littéraire, France-Soir et Hara-Kiri).

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On ne manquera pas de souligner de façon complètement arbitraire le très osé l’Employé (paru en 1958 aux Éditions de Minuit, réédité dans la non moins célèbre collection Espace Nord en 1989), que Jean-Baptiste Baronian considère comme l’un « des romans les plus étonnants et les plus denses des lettres françaises d’après-guerre » et qui commence ainsi (cela ne s’invente pas) :

[…] J’avais eu la chance de naître de parents aisés, mais trivipares. Ma mère était une nymphomane célèbre ; elle donna son nom à une anthologie du vice qui fait encore autorité. Dans ses yeux glaireux, le regard éclatait comme le bouillonnement d’une lave incandescente, et tout comme son corps n’était qu’un seul tentacule dévoré par sa propre voracité. […]

10699269_444710232334396_2037593836_nÉcrivain prolifique et reconnu, Jacques Sternberg s’adonnait à d’autres activités moins notoires. L’exposition de ses collages, qui s’inscrivent dans la même ligne artistique que ses écrits, constitue l’un des deux axes de l’hommage que lui consacre l’Association du patrimoine artistique (fondée en 1979 afin de mettre en valeur le patrimoine artistique belge). Créés à partir de gravures du xixe siècle découpées, dont les éléments sont juxtaposés et collés, ils illustrent les obsessions et les effrois de Jacques Sternberg.

 

La plupart du temps, les différences d’échelles suffisent à introduire un sentiment d’étrangeté et de malaise et à produire des images dignes de cauchemars. Le thème de la nature qui fait irruption dans les villes pour y reprendre ses droits est également très travaillé par l’artiste : des oiseaux ou des crocodiles envahissent les plus hauts lieux de la culture et de la civilisation, cathédrales, écoles, bibliothèques, sous les yeux indifférents (et c’est peut-être le plus dérangeant) des citoyens. Le laid et le sauvage côtoient la beauté la plus pure, comme des insectes géants vrombissant autour de fraîches jeunes filles.

10733670_444710225667730_147200588_nL’exposition se déploie également autour d’un deuxième axe : grand amateur de dessins d’humour noir, Sternberg en a longtemps fait collection. Les amateurs trouveront des dizaines de dessins originaux accrochés rue Charles Hanssens, témoins du climat intellectuel parisien des années 1960. Parmi les nombreux jeunes talents que Sternberg a découverts et encouragés, Roland Topor occupe une place particulière.

Leur rencontre, en 1962, marque en effet le début de nombreuses collaborations entre les deux artistes qui se lient d’amitié. Topor illustre notamment, par des dessins originaux, les Contes glacés de Sternberg. Je me souviens du plaisir immense que j’ai eu, adolescente, à découvrir ces contes brefs véritablement glaçants auxquels les dessins de Topor offraient une sorte d’équivalent graphique. Rangées par la critique sous l’étiquette du « fantastique », leurs œuvres à tous deux semblent offrir quelques points communs, que les artistes refusent, à tort ou à raison, de reconnaître. Le seul critère qui les rapproche éventuellement à leurs yeux est qu’ils « déconnent ».

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Aux côtés des dessins de Topor sont accrochés ceux, tout aussi décapants, d’autres artistes dont Sternberg a collectionné le travail, des plus connus (Maurice Henry, Tetsu Chaval, Mose, Jean Gourmelin, Bosc, Siné, Fred, Sempé, Wolinski, Folon, Gébé, Reiser, Copi, Tomi Ungerer, Desclozeaux et Picha) à ceux qu’on (re)découvrira avec plaisir1. Leurs dessins font tous écho à la vision du monde de Sternberg, d’une noirceur sans nom, à la fois drôle et désespérante (voire drôle parce que désespérante).

L’exposition est également l’occasion de revoir Je t’aime, je t’aime d’Alain Resnais, dont Sternberg a écrit le scénario.

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Et pour ceux qui en voudraient encore plus, il est possible de visionner, notamment, quelques très bonnes interviews de l’artiste par Bernard Pivot.

En savoir plus...

Jusqu’au 1er novembre 2014 Association du patrimoine artistique 7 rue Charles Hanssens 1000 Bruxelles Entrée gratuite, mais il faut s’organiser : l’exposition n’est accessible que le jeudi de 12 à 16 heures et du vendredi au samedi de 14 à 18 heures.

  1. la liste exhaustive : Richard Aeschlimann, Agnese, Allary, Arroyo, Baptiste, Beck, Blachon, Bonnot, Richard Cerf, Cohen, Colos, Coureuil, Bernard Cretin, Culot, f. de Constantin, Doh, Michel Douay, Ekler, Esspé, Favard, Fliar, Flora, Jean Fournier, André François, Garrance, Jacq O., Joël, Roland Kat, Khanh, Lakaz, Jean-Luc Lardelli, Jean Lauthe, Laville, Pierre Le Colas, Jean Margat, Mignard, Miot, Molines, Bernard Moro, Nitka, Jacques Noël, Otero, Patlan, Philippe, Prad, Puig Rosado, Pym, Ribot, Solo, Toupet, Trez, Vasco, Vip, Vitold, Wantz, Wiot, Hans Wühr, Ylipe, Zim.