La deuxième édition du salon du Sang Neuf, c'était ce 19 décembre aux Ateliers Claus : concerts, performances, surprises au programme. Surtout, l'occasion de vivre une soirée inédite à Bruxelles, à la découverte des artistes et performeurs d'aujourd'hui et de demain, à l'initiative de Madely Schott et Antoine Boute. Retour sur cette expérience et introduction théorique à la performance !

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En hommage à Charlie Hebdo.

La salle se remplit, les néophytes découvrent tandis que les amis d’artistes se retrouvent. Le lieu semble de prime abord imprégné d’étrangeté. Nous déambulons dans un duplex où les performers agissent et déploient leurs arts sous nos yeux, ils peuvent surgir de partout pour nous offrir une palette de performances. Diverses techniques sont utilisées : la musique, le récital de prose spontanée et expérimentale, l’art théâtral. Toutes ces formes s’agencent avec élégance et dans un chaos déconcertant et mystérieux. L’interrogation sur le devenir de la société mais aussi sur la puissance du corps et du langage créent un fil rouge dans toutes les performances présentées.

Zoom Sur les performances

Les Jeux Olympiques, la lutte, performance d'Edgard Neris
Soudain, un homme en tenu d’athlète sorti des années 80 vadrouille dans la foule et porte deux filles sur son dos. Nous comprenons qu’il s’agit du début d’une performance. Un autre, très ressemblant au premier, s’empare d’une fille de manière aléatoire, toujours sur le dos, et lui remet une médaille ornée d’un morceau de viande.

Dans la salle, une tension palpable se propage. Un cercle se forme autour des deux performers. Une jeune femme s’avance timidement. Elle appose au sol plusieurs bandes parallèles. Nos deux performers s’échauffent, se regardent, se provoquent, se défient avant de s’installer face à face sur leurs genoux, chacun à l’une et l’autre extrémité des bandes.

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Nous comprenons très rapidement qu’un combat se prépare, avec la jeune fille dans le rôle de l’arbitre. Des percussions se mettent à résonner. L’arbitre leur passe une chambre à air autour de la tête qui les relie, puis sonne le début du match. Les deux adversaires commencent à tirer sur l’élastique en s’éloignant l’un de l’autre. Comme un tir à la corde, le premier qui a franchi la ligne centrale a perdu. Le bout de caoutchouc finit par éclater. C’est la fin d’un « premier round ».

Les deux performers se provoquent encore, la tension monte d’un cran. Le deuxième round débute avec une distinction, les participants ne tirent pas seulement avec leur tête mais également avec leurs bras, puis leurs jambes, et pour finir tout leur corps. Le vainqueur final semble être Edgard, mais le doute plane. Soudain, les deux performers crient leur victoire, se font acclamer, puis disparaissent dans la foule. Fin de la performance.

Le premier regard sur cette performance nous renseigne sur ce que représente la confrontation brute, mentale et physique. Très théâtraux, leurs mouvements dégagent une tension animale couplés à leurs grognements et à des sons primaires. Dans l’ensemble, la performance a instaurée une tension palpable dans le public ; une tension représentée par l’étirement de l’élastique. Il n’y a pas de barrière entre les spectateurs et les artistes, procurant au décor un style underground, nous rappelant les lieux utilisés pour des combats d’animaux ou autres combats illégaux. La musique accompagnant cette performance est principalement créée à partir de percussions en parfaite cadence avec les mouvements et la fréquence de leurs gestes. La musique joue un rôle important dans cette performance car elle accroît l’intensité tribale de la confrontation.

Les actions et les gestes des deux hommes sont complexes et chaotiques. Leurs postures varient énormément : d’abord à genoux, ensuite à quatre pattes, puis quasi à plat ventre, et enfin debout et s’articulent en fonction de ce plastique qui les contraint. À la fin, les deux corps sont au sol, comme morts, en souffrance, après une lutte. Les deux hommes ne s’expriment pas par la parole. Ils poussent des cris gutturaux, animaux. De même la jeune femme arbitre reste muette, ne s’exprime que par des gestes : cela accentue l’animalité de la scène, ou en tous cas son côté acculturé. On est dans quelque chose de brut, de primitif, d’instinctif et souvent d’agressif.

Le principe du combat en lui-même sous-tend un dépassement de soi. De même, le fait que les deux hommes commencent par se battre à genoux, puis rampent, et finissent tous deux sur leurs pieds. Ils nous donnent cette impression de dépassement de soi par leur élévation. On peut y voir une sortie de leur état primitif du début, ou du moins un dépassement de celui-ci.

Des colliers de viande ont été distribués avant les jeux olympiques. Est-ce que ce ne serait pas en rapport au fait que nous sommes des vulgaires morceaux de viande ? Dans l’Antiquité, les lutteurs commençaient leurs combats front contre front. S’ensuivait un jeu de force où tout le corps était en exercice, si bien que les lutteurs finissaient souvent entre-mêlés, au sol. Cette frontalité est reprise au début de la performance des deux hommes.

Le rapport de force est omniprésent. C’est une performance dégageant l’idée pure de la performance.Elle semble être une transmission de certaines valeurs. Il s’agit d’une philosophie fondée sur la joie dans l’effort, la valeur éducative. Cela inspire un retour à l’état primitif de l’homme, un certain reditus ad fontes.

Le monde de l’art a toujours entretenu des liens très forts avec la lutte. À travers l’histoire de la performance, ce n’est pas la première fois qu’un combat devient une performance. Il s’agit de faire entrer le sport de combat dans le domaine de l’art, ou en d’autres termes faire de l’art à partir du combat et ainsi nous livrer à la fois du théâtre sportif en performance.

Edgard Neris se battait-il finalement contre lui même ? Peut-être était-ce une représentation de cette bataille incessante que l’on fait contre nous-même et qui nous permet de dépasser nos limites ; ou alors une bataille contre cette société qui nous colle à la peau et nous uniformise, dans laquelle nous pouvons ou non sortir vainqueur qu’à force d’efforts et de douleur.

Nous avons appris, plus tard dans la soirée, que l’artiste n’avait réussi à trouver un partenaire pour cette performance que la veille de la soirée. Cette part de hasard et de spontanéité semble faire entièrement partie du projet artistique d’Edgard Neris.

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La Tendre Émeute
Une émeute est une manifestation spontanée, résultant d’une émotion collective.
Dans une ambiance sombre et surpeuplée, la performance de 22h30 se fait attendre. Plongé dans l’obscurité totale, nous nous trouvons dans une atmosphère inhabituelle, déconcertante, et plutôt étrange. Peu à peu, les musiciens prennent place, accompagnés de projections sur le mur. En haut des escaliers, une lumière aveuglante se profile, un homme torse nu et couvert de paillettes fait irruption. Celui-ci se présente à nous comme étant le fils de Zeus, Dionysos, descendu sur terre sous la forme de Michel : amateur de Rimbaud, comédien, et chauffeur de taxi. Celui-ci nous introduit avec poésie le collectif La Tendre Émeute.

La Tendre Émeute est un collectif de musique expérimentale ; douze « fous » sur scène ou lors de manifestations spontanées. De chacun d’eux résulte une émotion collective, voilà d’où vient le nom du groupe. Leurs prestations reflètent beaucoup d’expressions scéniques, ce qui les rapproche plus de la performance artistique que de réels chanteurs. Le collectif s’est déjà produit dans maintes villes avant d’atterrir au salon du Sang Neuf à Bruxelles.

Que ce soit par le fond ou par la forme, la performance du collectif semble être un appel au lâcher-prise, à l’abandon de soi vers une forme plus pure et plus profonde. La volonté du collectif paraît être de mettre le paraître de côté, afin de concentrer sur l’essence de l’être.

Les artistes semblent vouloir heurter le public pour l’amener à réévaluer ses conceptions de l’art, son rapport à la culture, et surtout au monde. On retrouve ce caractère de rébellion à plusieurs reprises dans cette performance. Premièrement, dans l’introduction d'Antoine Boute, puis lorsqu’un vieux baroudeur monte sur scène, critique notre monde, ses injustices, et finit par déchirer un drapeau français. Tout comme les futuristes qui, à Milan en 1914, mirent en lambeau un drapeau autrichien avant de le brûler en l’honneur « des grasses familles léchant leurs crèmes glacées ». Ce geste envers le drapeau français peut également s’interpréter comme une satire de la révolution et de la démocratie, une satire que Marinetti (poète italien, auteur du premier manifeste futuriste) présenta dans sa première pièce de théâtre futuriste « Le roi Bombance ».

La performance gutturale d’Antoine Boute est une recherche artistique sonore innovante et peut s’inscrire dans la lignée du bruitisme, du récit expérimental, mais surtout du lettrisme refusant dès lors l’usage conventionnel des mots et préférant se laisser affecter par la phonétique, usant de morphèmes, d’onomatopées, dans une poésie démente.

À travers les divers chanteurs, le genre musical varie également : un groupe de rock-alternatif langoureux mené par un chanteur masqué, un vieux révolutionnaire déclamant un discours anarchiste, et Antoine Boute nous offrant une magnifique performance gutturale sur une musique expérimentale et puissante, un homme entrant dans un état proche de la transe et finissant les fesses à l’air, une mise en scène parodiant la psychothérapie.

Tous très rebels, irrévérencieux et décalés, ils partagent avec nous leur schizophrénie un peu étrange. Fous qui beuglent, s’agitent, tapent, soufflent, sautillent et frétillent dans tous les sens dans la joie et la bonne humeur. Les paroles des chansons évoquent la souffrance interne, la dépression, la violence, la mort voire la torture. Le groupe français accorde aussi une forte importance à la culture de leur pays et à son passé. Enfin on peut y associer le sexe, la drogue, la politique, la religion et aussi l’amour. On peut parler d’un concert sauvage, d’une certaine violence et démesure. Le groupe repousse les limites du corps par le chant qui devient cri, et la douleur notamment, avec Jérôme Polocek qui se fait fouetter les fesses.

La musique, expérimentale et mystique, tangue entre des chansons rock, des sonorités africaines, mélancoliques, révolutionnaires et contestataires. Cette musique expérimentale nous surprend, nous déstabilise, c'est un discours satirique lançant des flèches cinglantes sur le règne de l’argent, de la société matérialiste méprisant les marginaux.

Ce soirée ma première expérience de performances underground. On en sort pas indemne car les artistes présents interrogent tout ce qui nous passionne et nous met en tension, mais ils mettent aussi à l’épreuve ce qui nous façonnent : le corps et l’esprit. On ne peut que passer par toutes les sensations et les interrogations, et accepter la crise profonde ressentie en tant que spectateur. Tous au prochain Sang Neuf !

Une brève histoire de la performance...

Il existe autant de manière de définir la performance que de façon de la ressentir. Le mot apparaît dans diverses disciplines et semblent échapper à l’art. La performance est présente dans la psychologie, la communication, le sport. Mais c’est aussi étymologiquement vouloir donner forme (performa en latin).

Au commencement... Tout est philosophico-politique ! Cette forme d’expression artistique commence dans les années '50 et prend comme axe principal une ligne politique à travers des actes de rébellion et des revendications socio-culturelles qui visent un changement de la société de consommation. C’est donc, avant tout, un refus radical de subir l'ordinaire sans y prendre part, sans y faire résonner sa voix, sa singularité. Cela correspond à un moment où, dans les années '60, on commence à sortir des galeries et où l'on envisage l’art comme un moyen pour transformer la société.        IMG_1342

Plusieurs termes datant de différentes époques sont associés à la performance. Il y a l’action (années '50), le happening (années '60) et l’event. L’action, en lien avec le futurisme, se déroule à l’intérieur d’une forme, qui advient durant un rite, une cérémonie, et qui contient une vision utopique. L’action est à l'opposé du happening, qui lui indique l’évènementiel du fait d’exister. Le happening est une spontanéité qui peut surgir n’importe où, il n’y a pas forcément de planification. C’est juste la célébration de l’existant, comme l'envisageait Dada.

Néanmoins, ce qui étonne, fascine et terrifie, c’est la singularité de la définition propre à la performance artistique. Car celle-ci renvoie à une excellence et à un dépassement du sujet. Utiliser la performance comme une manière d’agir sur le monde et une manière aussi de vouloir le transformer physiquement. Nous pouvons dès lors l’envisager comme un mode d’expression contemporain qui consiste à produire des gestes, des actes, au cours d’un événement dont le déroulement temporel constitue l’œuvre, et qui contient souvent une part d’improvisation. La performance est auto-suffisante, sert à transmettre une idée ou à produire une action significative. Elle est souvent associée à l'idée d'une forme d'expression originale qui change à chaque présentation en fonction du contexte de création. Elle essaie de trouver de la permanence dans un ensemble tendant vers le chaotique.

C’est donc un usage propre aux artistes afin de briser les catégories existantes, et promouvoir de nouvelles brèches et formes d’existence, une alternative qu’on ne verrait pas de soi. L’œuvre peut être présentée en solo ou en groupe. Elle peut être accompagnée de divers supports : la musique, l’audiovisuel, ou d’éléments réalisés par l’artiste, seul ou en collaboration, et produite dans des lieux les plus divers, des galeries d’art aux musées et aux espaces underground.

Le corps et le langage, deux dimensions de l’ordinaire

Le corps

Les deux moyens utilisés par les performers pour véhiculer leurs idées sont principalement le corps et le langage. Il faut être absolument immergé dans le monde pour se représenter soi, autrui, mais aussi les choses. Cette immersion, seul le corps l’autorise. Les différents mouvements du corps sont la manifestation d’un être pensant, et non un simple agencement de matière animé. Je ne le possède pas comme s’il s’agissait d’une chose car c’est l’enveloppe corporelle qui nous limite dans le monde. Ce corps je l’ai acquis à ma naissance, mais je ne l’ai pas choisi, je ne peux que agir sur lui directement. Car il s’agit du lieu de l’intersubjectivité : c’est le lieu d’origine des pulsions, des passions, c’est mon reflet, il contrarie le vouloir et constitue ce fond de nature que le vouloir ne peut réduire car au moment où le vouloir triomphe et domine, le corps n’est peut être rien d’autre pour lui qu’un simple instrument.

C’est sur cette ambiguïté corporelle que joue les performers. Un corps qu’ils doivent dompter, toujours en tension.

Les performers font donc l’expérience de leurs corps, conscient de la dualité entre leur esprit et leur corps, leur esprit ayant une vision du réel conditionné à la souffrance corporelle. Nous pouvons nous demander si le corps dépeint sa réalité humaine ou bien s'il n’est il qu’un organe à sa disposition ? Ce qui semble essentiel dans l’utilisation corporelle des performers, c’est que l’empirisme de leur corporéité n’est pas acté unilatéralement, il ne s’oppose donc pas au mouvement réflexif qui dégage l’objet du sujet et le sujet de l’objet, nous livrant l’expérience du corps et non la pensée du corps.

Mon corps je ne puis le parcourir, m’avancer en lui, je suis seulement bloqué en lui. Les performers font donc absolument l’expérience du corps jusqu’à simuler une circonstance provoquée, donnant dès lors une autre consistance à leur corps, que leur vouloir avait omis. Leur corps se donnant en spectacle, s’émancipe et reprend ses droits. Ils sont contraints d’oublier leur douleur à la condition d'oublier leur corps, de refuser d’accepter de vivre avec elle et de porter le fardeau de leurs propres limites et de leurs possibles.

C’est donc une expérience de la corporéité qui ne laisse pas le spectateur indemne, car ils repoussent constamment leur devenir et ne limitent pas leur corps au soi. L’action est tributaire de la notion du temps. En rapport au marché de l’art et à l’argent, le performer est engagé et revendique une chose à laquelle il s’oppose. C’est une manière de se développer dans l’éphémère. Utiliser son corps fait de son corps un objet, qu’on regarde sous forme d’action ou de happening.

Le langage

Familialement, le langage est considéré comme une manifestation, une extériorisation de la pensée et permet de véhiculer des idées invisibles. Mais le langage ordinaire performatif a ses usages propres, ne prenant pas les chemins balisés d’une grammaire normative et classique. Le langage ou plutôt devrait-on dire la parole, est utilisée dans les performances comme un langage ordinaire, transcendant l’idée pure de l’artiste en acte sensible et imprégnée de puissance généralisatrice. Il y a dans cet usage une forme de radicalité basée sur l’expérience paroxystique du langage.

Les différents performers du langage présent, plus connu sous le nom de lettrisme, pornolettrisme, ou encore poésie performance, nous ont livré leurs récits expérimentaux. De prime abord, nous pourrions croire qu’il y a une grande part laissée à la circonstance dans l’agencement et dans le choix des mots. Seulement l’artiste met de soi dans ce qu’il fait. Il transforme ce qu’il pense en une réalité sensible, il n’a donc pas pu laisser ces mots s’orienter spontanément ou dans la contrainte les uns à côté des autres afin de former au fur et à mesure de cette constitution, un discours empreint de pensées. Ainsi, la pensée et le langage autorisent une appropriation du monde.

Ils n’ont pas besoin de mises en scènes ou d’artifices farfelus, puisque le langage performe l’acte par définition. Ce soir-là, c’est donc à tour de rôle que les performers scandaient leurs textes avec une intensité saisissante. Chaque mot est pesé, étudié, percutant, beau, fragile, doté d’une critique avançant d’un pas hésitant mais clairvoyant, engageant le performer a toujours plus bousculer les positions dogmatiques de l’opinion de masse. Ce sont d’ailleurs des poètes performers, car ils tentent de trouver dans chaque recoin de la langue de nouvelles voies d’expression. Ils contraignent les mots afin d’exprimer ce qu’ils voient et ce qu’ils ressentent. Ce pouvoir du langage ordinaire leur permet de faire résonner leurs voix, de se réapproprier un monde. Ils usent d’associations subtiles et inhabituelles de mots, de métaphores ou des constructions allégoriques, le tout dans une rythmique désaccordée, parfois solennelle, parfois émotive, matérialisant ainsi le langage et la pensée et rompant dès lors avec les habitudes conventionnelles de langage.

Ce soir-là, il y avait donc toujours une part d’inattendu, nous permettant de se donner absolument à cet événement, de le faire nôtre, de se laisser affecter dans tout notre être. Les assonances et allitérations virevoltent et explorent la vie de façon singulière. Le contenu quant à lui mêlait le tragique à l’absurde avec toujours une touche politique, dérangeante, libertaire... salvatrice !