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Bruno Tracq nous emmène dans le voyage hypnotique de

Ma voix t’accompagnera Rencontre

Après avoir réalisé deux moyens-métrages de fiction avec Walking Ghost Phase et Betelgeuse , le cinéaste Bruno Tracq s’empare du genre documentaire avec Ma voix t’accompagnera sorti ce 16 septembre 2020. Karoo est allé à sa rencontre pour prolonger l’immersion hypnotique de son film.

Aviez-vous déjà suivi l’hypnose-médicale, dans une salle d’opération ou en dehors ?

Non, j’étais plutôt intéressé au début par le versant thérapeutique et c’était plutôt utilisé en psychologie. Ça m’avait vraiment marqué. Après, sur le volet médical, quand j’ai rencontré Fabienne et Christine pour construire le film, j’ai pu suivre une partie de la pratique durant le tournage et puis un petit peu durant les formations qu’elles donnaient. J’ai donc pu expérimenter aussi moi-même l’hypnose pendant la fabrication du film.

Pourquoi avoir suivi Fabienne et Christine pour ce projet ?

En fait, j’étais vraiment très intéressé par le côté duo pour ce que ça pouvait donner à l’image et dans le film. Il y avait beaucoup plus d’interactions. Aussi parce que c’est un duo de femmes, et que dans mon travail de fiction, je suis toujours plus intéressé par les personnages féminins. Ça paraissait plus naturel d’aller voir un duo de femmes pour ce projet-là. Quand j’ai su que j’avais ce duo qui exerçait à Saint-Luc et qu’elles étaient aussi connues comme duo en tant que tel, ça a éveillé ma curiosité et ça a vraiment confirmé que ce duo pouvait marcher à l’écran. Elles étaient à la fois très complémentaires et très complices.

Votre manière de les filmer est différente par contre. Vous suivez par exemple plus Christine dans l’action alors que les moments sont plus posés avec Fabienne.

Ça c’est vraiment leurs énergies qui sont très différentes l’une de l’autre, ce qui fait qu’on vit vraiment des choses différentes dans le film. Christine est quelqu’un de beaucoup plus énergique, qui effectivement court beaucoup plus tout d’un coup et qui nous semait parfois tellement elle courait d’un lieu à un autre. Fabienne a une démarche un peu plus posée. Après c’était chouette aussi de voir la manière dont ces deux personnes peuvent switcher de mode et d’énergie. D’ailleurs, dans le film, il y a un moment par exemple où Christine (au moment où il y a une alarme pour un arrêt cardiaque) traverse tout l’hôpital, puis elle revient et elle change complètement d’énergie en face de sa patiente. Elle se remet dans son travail d’hypnose.

Ma voix t’accompagnera est votre premier documentaire. Pourquoi être passé de la fiction au documentaire ?

C’est mon premier documentaire, mais j’ai une formation de monteur. Comme monteur, j’ai monté énormément de documentaires, donc c’est un langage qui m’est assez familier. Comme réalisateur, je ne me destinais pas du tout à la fabrication de documentaires. C’est vraiment ma rencontre avec ce sujet dans les blocs opératoires et ma rencontre avec Fabienne et Christine qui a fait le déclic. Tout est lié. Je me rappelle, je faisais une petite veille sur l’hypnose (sujet qui me passionnait depuis très longtemps) et je suis tombé sur un tout petit article de quelques lignes qui parlait de Fabienne et Christine dans leur pratique. Ça a allumé une lumière et je me suis dit que cela ferait un formidable documentaire à la fois spectaculaire et un peu magique. Je me suis dit : « Ce film-là, tu peux le faire ! ». Le sujet me parlait et ça racontait quelque chose du monde que j’avais envie d’explorer. En même temps, quelque part, j’avais déjà un peu l’intuition de savoir ce que je pouvais en faire avec notamment les outils de la fiction avec des effets visuels, de la musique et du montage sonore : comment je pouvais convoquer tous ces outils venant de la fiction et en faire un documentaire. Et une fois que j’ai pensé à cette sorte d’approche, je me suis dit : « Ça c’est pour moi ! ».

Nous ressentons cette influence de la fiction dans l’image, malgré le fait que le son semble plus primordial.

La première demande que j’ai faite à mon chef opérateur, c’est qu’il faut qu’on trouve une manière de filmer l’hôpital pour que ce soit beau et esthétique. Prendre soin des spectateurs un peu comme Fabienne et Christine prennent soin de leurs patients. Et dans ce soin, il y a cette dimension de beauté. Donc il y avait vraiment cette envie d’en faire quelque chose d’accueillant au niveau formel et d’éviter les esthétiques récurrentes de l’hôpital, c’est-à-dire assez brutales avec des lumières laides et froides. L’idée, c’est un peu de prendre le contre-pied de ça et de fabriquer quelque chose de plus complet, et dans lequel on peut se sentir bien.

Comment cela s’est passé au niveau des autorisations de tournage en hôpital ?

J’ai eu de la chance parce qu’en passant par Fabienne et Christine, une fois qu’elles ont accepté le film, elles ont débloqué tous les endroits qui étaient potentiellement problématiques. Donc pour moi ça a été assez simple : à la fois la direction de l’hôpital était assez contente que quelqu’un s’intéresse à cette pratique-là dans leur hôpital et à la fois pour les patients, c’était un petit peu la même chose, c’est-à-dire que pour des raisons évidentes, c’était Christine et Fabienne qui leur parlaient du tournage en premier lieu, parce que moi je n’avais pas accès à ces patients juste avant qu’ils se fassent opérer. Donc ce sont elles qui étaient un peu les ambassadrices du film, qui proposaient aux patients de se faire filmer. Du coup, ça a été assez facile d’avoir la participation de ces gens. On a contacté bien évidemment la direction de l’hôpital, mais comme j’avais déjà eu une rencontre avec Fabienne et Christine, le projet était déjà expliqué et donc j’ai juste eu le feu vert de l’hôpital. Là où ça a été un peu plus long, c’est pendant le tournage pour s’intégrer à la vie quotidienne de l’hôpital et se faire accepter par l’équipe soignante : ça a demandé un long séjour en immersion pour que les gens s’habituent un petit peu à nous.

Concernant l’angle d’approche, l’angle immersif était-il conscient ?

Un des principes de construction du film est vraiment de faire partager au spectateur cette manière dont les patients vivent ces moment-là. Cette façon de montrer cette plongée dans ces voyages se fait vraiment progressivement. Il y a cette volonté d’emmener petit à petit le spectateur plus loin pour qu’il quitte complètement l’hôpital et qu’il y revienne ensuite. Ce sont des envolées dans des mondes imaginaires.

Est-ce que finalement ces incrustations d’effets spéciaux ne sont pas de trop ? Ne risque-t-on pas de se déconcentrer de la voix et du son ?

Non, je ne pense pas. Je peux répondre de plusieurs manières, mais il y a une manière que j’apprécie plus particulièrement : en fait, cette voix est sensée parler à une partie de nous. À un moment, vous lâchez un petit peu le son de la voix pour vous immerger vous aussi dans l’image, dans l’atmosphère. C’est un peu le principe de l’hypnose de faire en sorte que l’esprit critique lâche quelque chose, qu’on se laisse aller dans autre chose. Les paroles nous survolent, sans qu’on les comprenne vraiment de nouveau d’un point de vue critique. Au début, on s’accroche vraiment à l’analyse des paroles et puis petit à petit il y a un lâcher prise. Le cerveau critique, plus rationnel, va se mettre en veille et permettre ce voyage vers un monde imaginaire.

Votre film est sorti le 16 septembre, aviez-vous des attentes particulières au niveau de la réception ?

Déjà je suis très content qu’il sorte au cinéma parce qu’effectivement il y a vraiment cette dimension d’expérience sensorielle avec l’influence de la fiction qui fait que le voir dans une salle sur un grand écran va changer complètement le visionnage. Concernant le retour des gens, j’ai quand même eu l’occasion de le montrer plusieurs fois avant sa sortie officielle au cinéma. Ce que je peux vous dire, c’est que ce qui m’a le plus surpris dans les retours, c’est peut-être ce que j’avais le plus oublié avec l’immersion du tournage : c’est le fait de voir des gens prendre soin des autres. Cela se ressent très fort, c’est primordial. Cette notion de contact humain m’avait touchée quand j’avais rencontré Fabienne et Christine et elle avait un peu disparue au fur et à mesure que l’on faisait le film. Mais elle revient avec les retours des spectateurs qui repartagent avec moi la beauté de voir des gens qui réfléchissent simplement à comment prendre soin des autres. Ça crée une émotion : il y a des gens qui réfléchissent à ça, comment prendre soin des personnes qui sont dans des situations de fragilité, dans des situations vraiment particulières. Et ce geste-là est vraiment magnifique.

Même rédacteur·ice :

Ma voix t’accompagnera

Réalisé par Bruno Tracq
Belgique, France, 2020
84 minutes

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