Collège Cardinal Mercier, Braine-l’Alleud, 19 juin 2026

Chers parents,

Alors, vous me voyez ? On est tous là, alignés pour la photo annuelle. 
Des rangs d'individus sur les bancs, figés sous le ciel gris, coulés dans le même moule, la même étoffe, la même cravate droite. 
 
Regardez, 
des dizaines de mains se plaquent, 
paumes contre paupières, 
pour verrouiller le noir. 
 
Une contagion de gestes aveugles.

Ici, on nous apprend à ne rien voir, à ne rien dire. Même les profs, dans les couloirs, ont ce regard éteint, brisés par les réformes d’un système qui vacille et leur impose de suivre aveuglément une cadence illusoire.

Mais là, regardez bien : au milieu des vestes noires, l’un de nous se détache, en chemise blanche. Les yeux ouverts, la gorge offerte avec arrogance. Il refuse le rituel de la cécité.

Je l’observe entre mes doigts. Quand le refrain, litanie sauvage, commence à faire trembler les briques rouges du pensionnat, Jonatan s'extrait de la masse en cognant, en bousculant, dans une fureur brute. Il y a de l'humiliation et de la rage dans sa façon de rejeter l'uniforme. Sa posture est une insulte à notre soumission.

La vague des corps s'agite, 
La meute tangue sous la transe, 
Ça pousse, ça se brise, ça sue.

Lui, il résiste au ressac de ces corps désaxés ; son courage et sa colère me fascinent. Alors, pour mieux le regarder cracher ses mots au milieu de ce chaos conformiste, j'ai écarté mes doigts d'un millimètre encore. Pour réapprendre à voir. 
Pour peut-être trouver, moi aussi, la force de mordre l'air 
Et de tenir debout, dans la tempête.

Bientôt les vacances, 
 
PS : pas sûr que j’aurai mon CESS.

Lucas