critique &
création culturelle

Ces filles-là

Quand un groupe de filles joue contre le patriarcat

Ⓒ Lara Herbinia

Des chorégraphies explosives, une bande de filles en uniforme décontracté et un message fort sur l’adolescence et la pression de groupe, c’est ce que France Bastoen propose dans cette mise en scène pleine d'énergie. Ces filles-là est un spectacle qui donne tout simplement envie de danser et de s’affirmer, coproduit par le Théâtre des Martyrs mais également par le Théâtre de Poche où il se jouera du 7 au 25 avril.

Ces filles-là est la première mise en scène de la comédienne France Bastoen sur un texte d’Evan Placey. La pièce raconte l’histoire de millions de jeunes filles, harcelées, exclues et stigmatisées parce qu’elles ont, malgré elles, vu leur sexualité exposée. Cette pièce chorale portée par de jeunes artistes et jouée dans un rapport de narration directe avec le·la spectateur·ice va jusqu’à utiliser sur scène des smartphones pour représenter le cyberharcèlement. Des chorégraphies de groupe proposées par Astrid Akay, également comédienne dans la pièce, rythmée par du Charlie XCX, du Doja Cat où encore du Beyoncé rendent la mise en scène explosive et organique et intégrant une dimension culturelle pop à la pièce.

Les filles de Sainte-Hélène sont liées depuis la maternelle, plus qu’un groupe de filles, elles ont promis d’être amies pour la vie. Un jour, toute la classe reçoit une photo de Scarlett toute nue ! L’exclure, la condamner ou l’acquitter ? C’est le groupe qui décidera de son sort. Dès le début de la pièce, le·la spectateur·rice est embarqué·e dans une chorégraphie collective filmée au téléphone et est plongé·e dans une dynamique de groupe. Des mouvements synchronisés et des uniformes rouges assortis relient les sept filles. Après chaque danse collective, un récit d’une autre époque surgit : des figures fantomatiques féminines des années 20, 40, 60 ou 80 prennent la parole en racontant un acte de résistance qu’elles ont posé contre le patriarcat dans une adresse directe au public. L’une d’elle raconte sa première journée de travail dans un cabinet d’avocat où après le commentaire inapproprié de son patron qu’il accompagna d’une main au fesse, elle s’affirma en le remettant à sa place fermement ce qui lui valu de ne plus jamais s’être faite marcher sur les pieds par cet homme. En plus d’amener une dimension historique à la pièce, on comprend à la fin que ces témoignages forment un fil conducteur qui dénonce le patriarcat et se relira à l’histoire de Scarlett.

Les sept filles parlent de leur enfance ensemble, bercée par Barbie et des jeux collectifs. Leur évolution en tant qu’adolescentes, leur rapport au corps qui change…Pour exprimer ce sentiment, elles rejouent leur souvenir du vestiaire de la piscine : se comparer aux autres corps, qui porte déjà une brassière, qui est la dernière qui aura ses règles ? Pourquoi Scarlett plaît-elle plus aux garçons ?

Ⓒ Lara Herbinia

L’arrivée au lycée va profondément influencer la dynamique de groupe sous le poids du regard masculin. Des dialogues entre les filles et les « garçons », rejoués par les mêmes comédiennes, caricaturent avec justesse les interactions typiques que l’on peut avoir à cet âge. Les garçons parlent ouvertement de sexualité et les filles doivent rester discrètes. La photo de Scarlett, partagée avec toute la classe, engendre au sein du groupe des filles de Sainte-Hélène le doute, la honte et le besoin de protection.

« Et je vois Scarlett qui me regarde sur l’écran et Scarlett à un mètre de moi et les deux images, les deux Scarlett… eh ben, elles sont différentes ? C’est juste qu’il y en a une qui est un peu plus… humaine. Même si je ne saurais pas vraiment dire laquelle. »

La mise en scène mêlant théâtre et danse amène une troisième dimension symbolique à la pièce avec une estrade en guise d’appui de jeu. Cette structure en métal imaginée avec le scénographe Cee Fülleman représente différents lieux tout au long de la pièce. Tantôt un vestiaire, tantôt une disposition de lits pour une soirée pyjama ou encore la surface de l’eau de la piscine. Ou tout simplement une estrade, elle représente également le lycée, l’estrade des cours de gym, symbole encore une fois ici de groupe, de collectif et de hiérarchie.

Inspirée de faits réels, la pièce explore à la fois les pressions engendrées par le numérique mais aussi le pouvoir du groupe, la rivalité féminine sous le spectre toujours présent du patriarcat, avec des bonds dans le passé qui dénoncent sa persistance au fil des générations. Ces filles-là m’a d’abord donné envie de danser, de rire puis m’a imprégné d’une nostalgie me ramenant à ma propre adolescence. Quand la pièce représente aussi bien le passage de l’enfance à l’âge adulte avec : l’introduction à la sexualité, le rapport au corps, la dualité entre acceptation et rivalité féminine, le réalisme est terrifiant.

Ⓒ Lara Herbinia

Durant toute la représentation, on se sent du côté de Scarlett tout en étant happé par la force du groupe. Je ne sais pas si ce sont les danses et cette ambiance électrique qui nous attirent autant vers ces filles, mais nous aussi, spectateur-ices, avons peur d’être exclu par le groupe. Peut-être que ce sont les dialogues choraux qui lient tellement bien la bande de filles de Saint-Hélène qui les rendent attachantes malgré leur manque d'empathie pour Scarlett. Mais ce sont sans doute les moments où elles entrent en combat mental contre elle-même, se demandant si ce qu’elles font est bien où mal. Les moments où elles seront le plus concrètes durant la pièce selon moi. Ces instants m’ont permis de m’attacher un peu à elles, comme une brève parenthèse dans la haine qu’elles me procure.

Car oui tout au long du spectacle, on admire la mise en scène, mais on méprise ces filles-là.

De quoi accuse-t-on Scarlett ? Comment va-t-elle survivre à cette descente aux enfers ? Récompensée à plusieurs reprises et après avoir été jouée du 13 au 25 janvier au Théâtre des Martyrs, Ces filles-là se jouera du 7 au 25 avril au Théâtre de Poche.

Ces filles-là

Mise en scène : France Bastoen

Texte : Evan Placey

Création mouvement : Astrid Akay

Scénographie et costumes : Cee Füllemann

Avec Astrid Akay, Chléa Bormans, Léna Dalem Ikeda, Émilie Eechaute, Valentine Monserand, Marie Phan, Daphné Thiry

Du 13 au 25 janvier au théâtre des Martyrs et du 7 au 25 avril au théâtre de Poche

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