critique &
création culturelle

Champagne en canette d’Absolem

Le premier album dont il ne faut pas perdre une goutte

C’est avec une identité bien trempée, des prods variées et des punchlines affûtées que le rappeur liégeois Absolem nous livre son premier album, Champagne en canette. Un artiste qui mérite non pas d’être entendu, mais véritablement écouté.

Sur un trajet de train Liège–Bruxelles, j’ai écouté pour la première fois Champagne en canette, le premier album d’Absolem. Et honnêtement, à la fin du trajet, j’avais presque envie de prendre le train dans le sens inverse, de retourner à Liège et d’aller lui dire en personne à quel point j’avais adoré son album.

Absolem, de son vrai nom François Stassart, est un rappeur bruxellois émergent, originaire de Liège. Il fait ses premiers pas dans le rap aux côtés du rappeur liégeois Slyder, avec qui il forme le Hesytap Squad. Ensemble, ils enchaînent les open mics et les scènes underground de Liège avant de s’installer à Bruxelles en colocation.

C’est là qu’a lieu une rencontre qui va profondément marquer la suite de son parcours : celle de Dee Eye. D’abord amis, les deux artistes finissent par collaborer étroitement, Dee Eye devenant son beatmaker. De cette association naît leur premier projet commun, Ryde. Depuis, les deux amis ne se quittent plus et les projets s’enchaînent : Toxcity en 2020, Leur dire en 2022, puis Balle d’argent en 2023, accompagné d’une réédition de six titres. En 2024, Les Yeux grands fermés voit le jour. L’année suivante, les deux passionnés reviennent avec un projet de sept titres intitulé Demain c’est demain.

En 2026, les étoiles semblent enfin s’aligner pour Absolem, qui dévoile son premier album, Champagne en canette. Pour un premier album, je trouve le résultat particulièrement abouti. Étant moi-même liégeoise, j’étais obligée de partager mon coup de cœur pour ce projet aussi bien construit. Absolem y développe un univers qui lui est propre, porté par des textes introspectifs, des rimes malines et une véritable cohérence artistique.

Ce qui marque avant tout, c’est la diversité des productions : l’album arrive à passer d’une ambiance à une autre sans donner l’impression de perdre son identité. Absolem sait rapper, vraiment rapper. Il articule, il rappe, il lâche des punchlines claires, efficaces, qui tabassent. Il y a cette facilité dans sa manière de poser qui rend l’écoute particulièrement agréable.

Mais ce que j’ai surtout apprécié, c’est la construction de l’album et l’ordre des morceaux.

Champagne en canette commence avec « London », trois minutes de rap sur une prod entraînante qui fonctionne parfaitement avec les thèmes abordés. Abso nous parle de tout : de sa vie, de lui, de ses échecs, de ses réussites, de ce qui le touche, mais aussi de sa vie amoureuse. On entre directement dans son univers, sans avoir besoin de plusieurs morceaux pour comprendre qui il est.

On enchaîne ensuite avec « Manon & Fanny », qui est clairement l’une de mes préférées parmi les seize morceaux. Dès la première écoute, j’avais déjà le refrain en tête. Deux filles, Manon voulait de lui, mais lui voulait Fanny… il est comme ça. Une douceur pour les oreilles !

À l’inverse, on retrouve des morceaux beaucoup plus axés sur le « kickage », comme « 50cl ». Punchline sur punchline, ça rime, ça rappe, ça surprend. Et personnellement, j’adore ce genre de rap où, à la fin de chaque phrase, tu entends presque le public crier « OOOOH ! ».

Liège, omniprésente dans l’univers d’Abso

Comment parler de cet album sans parler des références à Liège ?

Je pense évidemment à « Place des Carmes », une petite place proche du centre de la ville. Rien que le titre m’a fait lâcher un petit sourire sur le côté. Même si ce qu’Abso raconte est forcément très personnel, comme son vécu, l’endroit où il a grandi, les personnes qu’il a rencontrées etc. J’arrive malgré tout à m’y identifier. Projeter sa propre existence à travers l'œuvre d'un artiste qui a, de son côté, façonné son propre univers, est selon moi l'essence même d'une réussite artistique. Une œuvre individuelle se transforme ainsi en une expérience collective, que chacun lit et interprète à sa manière.

Il me semble profondément beau et humain que quelques mots, écrits par un créateur, finissent par rassembler une communauté entière, unie par l'écoute de ces mêmes paroles. J'aime penser, avec une certaine naïveté, que lors d'un concert, chaque spectateur interprète ces textes en les reliant à sa propre vie. Ces mots ont peut-être permis à certains et à certaines d'avancer, d'agir ou d'ouvrir les yeux sur des aspects personnels de leur propre parcours.

Je vois ce qu’il veut dire lorsqu’il évoque certaines mentalités, certains endroits, certaines façons de vivre. Implicitement, il arrive à raconter quelque chose de très personnel tout en laissant une place à celles et ceux qui viennent du même endroit pour s’y reconnaître.

Et puis le refrain… quelle masterclass !

J’aime particulièrement les messages vocaux insérés dans le morceau, avec cet accent liégeois qu’on reconnaît directement. Parfois ce sont les détails qui comptent, ce genre de petites choses qui donnent encore plus de personnalité à l’album.

Des collaborations bien pensées

Sur ces anciens projets on retrouvait déjà des noms belges comme Caballero, JeanJass, Peet ou encore Bakari. Preuve que l’artiste liégeois est bien implanté sur la scène bruxelloise.

Les featurings sur Champagne en canette sont eux aussi pertinents et bien choisis. Isha, Edge, Peet, Ferdi ou encore Ben PLG viennent chacun apporter leur propre couleur au projet.

J’ai particulièrement apprécié que les invités ne prennent jamais le dessus sur l’univers d’Absolem ni sur sa manière de rapper. Au contraire, les différentes voix, les différents styles et sujets semblent naturellement trouver leur place dans l’album.

On n’a pas cette impression d’avoir ajouté un featuring juste pour afficher un gros nom sur la tracklist. Les collaborations ont du sens : elles sont complémentaires et forment finalement un véritable tout. Ça donne envie de voir avec quels autres artistes Absolem collaborera dans le futur.

Pourquoi Champagne en canette ?

Le titre de l’album m’a également beaucoup intriguée. Selon mon interprétation, Absolem cherche à faire passer un message à travers cet oxymore.

D’un côté, il y a le champagne : une boisson souvent associée au luxe, aux grandes occasions, à quelque chose de mondain et parfois inaccessible. De l’autre, « en canette » renvoie à quelque chose de beaucoup plus simple, quotidien, populaire et chill.

Ça me fait aussi penser à ces fameuses canettes de Jupiler que beaucoup de liégeois consomment. Sauf qu’ici, Abso met du champagne dedans. Comme s’il ajoutait une forme de richesse à quelque chose de très simple. Comme s’il changeait de vie mais qu’il restait toujours dans le même « moule ».

Est-ce que ça représente sa propre évolution ? Le fait d’avoir peut-être aujourd’hui une vie plus confortable ou plus « luxueuse », tout en restant attaché à son environnement, à ses origines et à la personne qu’il est profondément ?

Avoir un quotidien plus riche, mais toujours dans une canette.

Je ne sais évidemment pas si c’est exactement ce qu’Abso a voulu dire avec ce titre, mais c’est l’interprétation que j’en ai faite. Et c’est justement ce que j’aime dans un album : lorsqu’un artiste laisse suffisamment de place à l’auditeur pour se faire sa propre interprétation.

Des problèmes Gucci

Cette réflexion m’a directement fait penser à « Problèmes Gucci », un morceau qui semble justement jouer avec cette idée d’avoir aujourd’hui des problèmes différents, voire plus « simples », plus « Gucci » qu’avant.

Absolem y parle de son quotidien, de son entourage, de ses potes et de cette nouvelle réalité dans laquelle il évolue.

« La semaine passée j’ai un pote qui est devenu père…
La semaine passée j’ai un pote qui s’est défendu mais qui a tué un mec à coups de couteau… »

Cette phrase représente assez bien, selon moi, la diversité des personnes qui l’entourent. Certains semblent avoir des problèmes extrêmement graves, pendant que lui parle de ses propres « problèmes Gucci ».

C’est justement ce contraste qui rend le morceau intéressant. Quelque part, parler de ses problèmes Gucci, c’est aussi se rendre compte qu’il a de la chance par rapport à d’autres.

Il ne cherche pas à faire croire qu’il a tout réussi ou qu’il est arrivé quelque part. Il constate simplement que ses problèmes ont changé et il le communique avec beaucoup d’humilité et de transparence.

Un rookie à ne pas lâcher

J’ai eu la chance de voir Absolem cette année au festival de Dour, et après avoir découvert Champagne en canette, je comprends encore mieux l’énergie qu’il peut dégager sur scène. Ce premier album m’a surtout donné envie de découvrir la suite. Parce qu’au-delà des punchlines, des productions et des featurings, il y a un véritable univers. Un univers liégeois, très personnel, mais dans lequel on peut facilement trouver une petite place pour soi.

Qui sait ? Peut-être qu’après l’avoir écouté, vous aurez vous aussi envie de prendre un train pour Liège.

Champagne en canette

Absolem

YNWA, 2026

43 minutes