critique &
création culturelle

Cliché de Hakim Bouacha

Un spectacle qui démonte les étiquettes

© DR

Avec Cliché, Hakim Bouacha présente à l’Espace Magh une nouvelle création où il s’attaque aux étiquettes et aux stéréotypes liés aux identités sociales, culturelles et de genre. Avec humour et espièglerie, il transforme le théâtre en terrain d’expression, joue avec les clichés, pour mieux les déconstruire, puis finalement en faire une force et réaffirmer sa liberté.

Après Genesis, son premier seul-en-scène salué par la critique et nommé aux Prix Maeterlinck en 2023, Hakim Bouacha revient avec Cliché, une nouvelle création où il s’attaque aux étiquettes et aux stéréotypes liés aux identités sociales, culturelles et de genre. Sur scène, il joue avec ces clichés, les pousse à l’extrême pour mieux les fissurer et explorer ce que les regards des autres fabriquent en nous. Entre humour, insolence et performance, il transforme le théâtre en terrain d’expression. Sa démarche est claire : s’emparer d’un stéréotype, d’un cliché, pour se le réapproprier, le démonter, et finalement en faire une force — une manière, aussi, de réaffirmer sa liberté.

Au cœur du spectacle, Mahmoud, un adolescent gay, se retrouve seul dans la chambre qu’il partage avec son frère, dans leur appartement de logement social. Pendant un peu plus d’une heure Mahmoud profite de cet espace momentanément libéré pour explorer ce qu’il est, ce qu’il ressent, et ce qu’il rêve d’être. Dans cette solitude, faite d’ennui et de liberté provisoire, il chante, danse, imagine et se transforme.

Sur scène, le spectateur observe ces moments d’intimité : tentatives de chant, chorégraphies improvisées, jeux d’imagination. Mahmoud, interprété par Hakim Bouacha, convoque alors toute une galerie de personnages, surgis de son quotidien ou de son imagination. À travers eux défilent clichés, lieux communs et situations absurdes, mais aussi des fragments de réalité plus lourds : la précarité, la solitude, et le poids d’un secret difficile à porter.

© Sidonie Pagès

La pièce débute dans l’obscurité de la salle de l’Espace Magh. Hakim Bouacha est seul sur scène, allongé sur un lit. Sur un grand écran, derrière lui, apparaissent des phrases et des questions adressées au public :

« Vous êtes bien installé·es ? », « J’ai de l’humour. Parce que je suis arabe et PD. », « Qui veut de la pédale ce soir ? Et de la danse ? »

Dans la salle, on entend déjà quelques rires. Ça met dans le bain, on sait directement quels thèmes vont être abordés. Puis apparaissent une série de phrases stéréotypées :

« Tu t’identifies comme musulman ? », « T’es une tête brûlée », « À propos de tête brûlée, tu as déjà brûlé une voiture ? Une femme ? »

Avec Cliché, Hakim Bouacha s’inscrit dans un théâtre qui aborde frontalement les questions d’identité et de regard social, mais avec un ton assumé : léger, pailleté, aussi corrosif que tendre.

Une scénographie au service de l’intime et de la transformation

La mise en scène et la scénographie sont absolument réussies. Visuellement, c’est très beau à regarder. L’espace scénique repose sur une structure carrée ouverte, composée de trois faux murs, qui dessinent une chambre. À l’intérieur : un lit, un tapis, une tringle avec des vêtements. L’ensemble crée une atmosphère feutrée et chaleureuse, presque comme un cocon. La tringle joue un rôle essentiel : elle permet à Hakim Bouacha d’enchaîner les transformations sans quitter la scène. Les costumes sont à portée de main, ce qui rend les métamorphoses rapides, fluides, presque organiques.

La structure sert aussi de support à différents éléments, comme un rideau légèrement pailleté, qui vient renforcer l’esthétique du spectacle. Et à la fin, un geste simple crée un moment marquant : le comédien tire un grand rideau blanc, qu’il transforme en cape, en traîne, presque en robe. En un instant, un nouveau personnage apparaît.

Le jeu de lumières est particulièrement marquant : il accompagne les transformations du personnage et donne au spectacle un rythme et une esthétique très forte. Les lumières participent pleinement à cette transformation permanente. Très colorées, très pop, parfois diffuses, parfois composées de spots très nets qui suivent le personnage, elles permettent d’incarner les différentes ambiances du spectacle. Ces lumières sont un vrai soutien aux métamorphoses.

Déconstruire les clichés, les incarner, les renverser

Sur scène, la pièce parle des clichés et des étiquettes que l’on colle sur les personnes racisées, sur les personnes LGBTQIA+, mais aussi sur les habitants des quartiers populaires. Elle aborde ainsi frontalement le racisme, l’homophobie et les préjugés de classe, en les mettant à nu par le biais de l’humour et de la caricature.

Seul sur scène, Hakim Bouacha maîtrise les métamorphoses avec une aisance impressionnante. Il passe d’un personnage à l’autre avec fluidité : lui enfant, lui adolescent, lui adulte en train de passer un test censé valider qu’il est un « vrai homme ».

Il incarne aussi Clément, un homme cis blanc avec qui Mahmoud a un date et qui semble fétichiser le fait qu’il soit arabe, parlant de sa « peau soleil », tout en laissant transparaître des préjugés racistes et un certain mépris de classe — par exemple lorsqu’il lui dit qu’il ne devrait pas prendre tel livre parce qu’il ne le comprendrait sans doute pas.

D’autres figures apparaissent encore : sa mère musulmane pratiquante qui se demande ce qu’elle a « mal fait », ou encore des faux présentateurs télé qui commentent la vie de quartier, notamment le moment où Mahmoud est choisi en dernier dans l’équipe de football — alors qu’il avait prévu ses protège-tibias roses à paillettes !

© DR

Tout au long du spectacle, Hakim Bouacha multiplie les incarnations et les registres. Et il ne se contente pas de jouer : il chante et danse aussi. Ses performances sont fabuleuses, passant du rap à une pop assumée, dans un univers qui évoque autant des icônes queers que Beyoncé. À la fin, il reprend « XXL » de Mylène Farmer : un instant drôle, touchant et fédérateur, on chante tous ensemble.

Entre humour, performance et absence de fil rouge

Le spectacle est extrêmement dynamique, notamment grâce à sa durée relativement courte. On passe vraiment un bon moment : on rigole beaucoup et on ne voit pas le temps passer.

La salle réagit d’ailleurs constamment : rires francs, moments plus silencieux, instants d’émotion, mais aussi des passages qui révoltent, notamment lorsqu’il est question de racisme ou d’homophobie. Pourtant, un élément peut parfois désorienter : l’absence d’un véritable fil rouge narratif. La pièce donne parfois l’impression d’une succession de mini-sketchs qui s’enchaînent les uns après les autres. Certains résonnent évidemment entre eux par leurs thématiques — racisme, masculinité, sexualité, identité — mais l’ensemble reste fragmenté. Cette structure rend le spectacle très vivant et énergique, mais on peut parfois se perdre un peu dans l’intention globale.

Un autre aspect m’a interpellée : il n’est pas toujours clair si les personnages incarnés sont inspirés de personnes réelles ou entièrement fictifs. Ils servent clairement à démonter des stéréotypes, mais j’ai eu l’impression que tout était profondément autobiographique — comme si Hakim Bouacha incarnait lui-même son entourage et des événements qui l’ont marqué.

Malgré ces quelques flottements narratifs, Cliché est une expérience de théâtre très vivante. Au fil du spectacle, je me suis rendu compte que j’avais un sourire de plus en plus grand, jusqu’aux oreilles. Puis, en sortant de la salle, je chantonnais l'entraînante « on a besoin d’amour, besoin d’un amour XXL » du final du spectacle.

Preuve que, derrière l’humour et les clichés déconstruits, le spectacle laisse aussi une trace et une énergie qui nous accompagne encore après.

Cliché

Écriture et mise en scène par Hakim Bouacha
Assistant à la mise en scène et création sonore : Armand Droz-Vincent
Dramaturgie : Joey Elmaleh
Chorégraphies et mouvements scéniques : Mehdi Mojahid
Scénographie : Milena Forest
Réalisation décors : Milena Forest et Clémentine Gomez

Vu à l'Espace Magh le 05 mars 2026

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