critique &
création culturelle

Embraye, Louise de Clara Boussion

Flou mélancolique

Embraye, Louise, premier roman de Clara Boussion, est un voyage dans le monde des souvenirs d’ados : un récit où rien n’a d’importance, si ce n’est le sentiment d’être jeune et de pouvoir en profiter sans penser au lendemain. À tâtons et hors des sentiers battus, Louise et ses ami·es explorent la vie et la savourent sans compter, tant qu’elle est là.

Éprise de vitesse, d’aventure et de moments partagés, Louise est surtout une ado ordinaire, qui vit des choses ordinaires. Entourée de ses ami·es, elle grandit, découvre et expérimente la vie. Elle casse les codes et ne tient rien pour acquis, ni le lendemain ni les amitiés d’hier, sans peur ni effronterie. À travers les yeux de Louise, le narrateur décrit ce qu’elle voit, ou plutôt les bribes de souvenirs qui lui reviennent des bons moments passés. Le style d’écriture choisi par Clara Boussion, très descriptif, teinte le récit d’une couche de douce mélancolie.

Dans Embraye, Louise, l’importance de la trame narrative s’efface devant l’urgence de vivre. La chronologie des faits et leurs détails ne comptent pas tant que leur simple existence. De même, les personnages, qu’ils apparaissent une fois ou plus, sont pratiquement tous interchangeables. Le groupe et l’inertie ambiante de lendemain de soirée arrosée priment sur la personnalité des individus qui en font partie.

La ligne est fine entre se perdre dans les détails et les noms tous plus insignifiants les uns que les autres et s’imprégner avec plus de recul de l’atmosphère globale du récit. Celui-ci manque ainsi d’une réelle structure narrative pour permettre aux lecteur·ices de réellement s’immerger dans l’histoire. On n’y retrouve en effet pas réellement de situation initiale, ni d’élément déclencheur ou de situation finale, chaque scène relatée fonctionnant indépendamment des autres. De même, le manque de constance des personnages cités ‒ hormis Louise, la protagoniste principale ‒ n’aide pas le·a lecteur·ice à se repérer dans le récit.

« Le téléphone vibre à côté du livre en toile. C’est Pingo. Pingo est quelqu’un dont elle peut dire qu’elle aime bien certains matins le retrouver sur la place pour un petit déjeuner parlotte, en terrasse du vieux café qui fait l’angle de la rue de la laverie. L’angle de la rue de la laverie n’est pas important dans cette phrase. L’important c’est qu’il y a comme une habitude qui s’est fabriquée : elle a vécu assez de temps ici pour pouvoir dire qu’elle a ses habitudes. Dans son quartier. Son tierquar. Son tieks. Comme si elle avait l’habitude, Louise, de s’asseoir en terrasse pour discuter avec quelqu’un. Comme si cette affaire de s’asseoir en terrasse, c’était comme un simple bonjour. Bonjour, elle avait mis des années à savoir le sortir de sa bouche pour que ça forme quelque chose de naturel, comme si c’était naturel de signifier à l’autre qu’on l’a vu, comme si la parole devait être aussi rapide que la vue. Sauf que pour Louise, si elle voit quelqu’un, elle n’a pas besoin de le lui signifier par un mot, puisqu’ils se voient. »

Malgré certains accents du sud-ouest de la France, le lieu exact de l’histoire reste un mystère, tout comme l’époque à laquelle elle se situe. Contrairement au flou qui entoure les autres éléments du récit, cela permet à un public plus large de se reconnaître dans certains passages ou de ressentir une forme de sentiment d’appartenance vis-à-vis de ces ados en mal de vivre et défiant les codes.

L’une des rares constantes du texte est l’attachement de Louise à sa voiture, habitacle protecteur, cocon de liberté dans lequel elle s’enveloppe en musique pour fuir le monde à grande vitesse sans que la peur lui effleure l’esprit.

« Cette fois-là, elle n’a pas dit je reviens. Ceinture, phares, frein à main, première vitesse, quitter la place de parking. Tout se fait automatiquement. Dans le dos, l'église, le terrain de pétanque. Plus loin, l'écluse fermée. Autour de la place, les petites maison (sic) de calcaire, les toits de brique orange. Derrière les arbres au loin, le fleuve sombre. Une scène de crime, nuit de pluie. Essuie-glaces, radio muette. Les gouttes martèlent la tôle. Vitesse 2 c'est la rue principale, embrayage vitesse 3. Yeux luisants d'un chat sous un escalier. Sortie de village, route. J'ai pas tout dit, j'ai mal dit, qu'est-ce que j'ai dit, j'ai parlé avec ma voix. La scène repasse en boucle. J'aurais dû mais pourquoi. Rien compris. C'est quoi, les mots. Dans la rétine c'est encore là, dans la peau le corps, elle est assise sur le siège bas de l'automobile, mais debout encore devant la porte de la maison, dans la lumière. Dans le rétroviseur central le lampadaire de la place rétrécit. Des phares s'allument. Une autre voiture s'en va, la suit. Vitesse 4. J'ai oublié le sens. De l'histoire. La fin c'était le début ou quoi. J'ai l'impression d'avoir pris le rond-point à contresens. Accélération vitesse 5. Décollage. »

Embraye, Louise est donc un assemblage de scènes et de personnages emmêlés dont le tout forme bien plus que l’ensemble des parties, en ce qu’il décrit avec nostalgie la sortie de l’enfance d’une génération d’ados en quête de découverte, désireuse de se créer des souvenirs impérissables et peu soucieuse des codes et des dangers du monde. Dans une atmosphère narrative aussi floue que poétique, Clara Boussion invite les lecteur·ices à voir au-delà des détails pour s’immerger dans une ambiance festive et chaotique de transition vers l’âge adulte. Cette attention centrée sur l’expérience et le ressenti plutôt que sur la structure narrative semble être propre aux livres de la collection « L’Arpenteur », développée par Gallimard.

Même rédacteur·ice :

Embraye, Louise

Clara Boussion

Gallimard, 2026
collection « l’Arpenteur »

132 pages

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