Hear the Silence de Zoë Demoustier
L’étreinte et le désordre

Nouvelle création chorégraphiée par Zoë Demoustier, Hear the Silence a été présentée au KVS en février 2026. Sept danseur·euses et un musicien y revisitent la valse dans une exploration corporelle et musicale où la création collective devient un outil de résistance. Une invitation à l’arrêt et au silence, pour s’attraper par la main et résister, ensemble, aux tempêtes extérieures.
Hear the Silence naît d’une collaboration entre artistes et producteur·ices qui se rejoignent sur des motifs forts : une exploration du corps comme champ de bataille social et identitaire, à travers des sujets de spectacle engagés et ancrés dans l’actualité politique. Coproduit par la maison de production laGeste, la compagnie de danse contemporaine Ultima Vez, le KVS et le centre d’art STUK, la chorégraphie de Zoë Demoustier s’impose comme une réflexion sensible sur le rôle de l’art en temps de crise. D’emblée, la pièce affirme une intention claire : à travers l’expression artistique, faire du collectif un espace de résistance. Dans un monde traversé par les conflits armés, les tensions identitaires et les crispations politiques, Hear the Silence choisit le corps comme terrain de consolation. La danse devient à la fois champ de bataille et lieu de refuge.
Dans un silence presque total, la pièce s’ouvre sur une scénographie monochrome, froide et vide. Un danseur seul, en costume gris et micro serre-tête, trace avec sa main un mouvement triangulaire qui reproduit la signature rythmique de la valse. Sa respiration est accentuée par le micro et un enregistrement audio explique le déplacement de la valse (1, 2, 3, 1, 2, 3…). Le reste de la troupe le rejoint progressivement. Ils s'observent, font des aller-retours, et les micros sonorisent les corps : on entend les respirations, les frottements des textiles, les pieds qui glissent sur le vinyle de façon décuplée. En étant ramené aux bruits du mouvement, on « entend » le silence et la densité des pauses. La valse est le point de départ du spectacle, mais elle est immédiatement décortiquée. Réduite à son mouvement de base et à sa lecture rythmique, elle est ramenée à son ossature tandis que les danseur·euses se laissent peu à peu emporter. Avec précision, les interprètes s’observent, dansent ensemble, mais pas ensemble : chacun·e valse avec un·e partenaire imaginaire, à sept sur scène. Très vite, la structure se fissure et révèle à la fois une tension forte et une recherche de l’autre. On devine une méfiance, mais aussi un manque. La déconstruction de cette valse trahit un besoin de proximité malgré la froideur du plateau.

Le spectacle joue subtilement de la tension entre la singularité des corps et la cohésion de groupe. Le nombre impair permet parfois un déséquilibre : tandis que l’ensemble continue de danser au même rythme, une figure se détache parfois et observe, sans que cela ne rompe l’ensemble. Cette dynamique particulière crée un collectif tout en refusant l’uniformisation. Les costumes sont dépareillés, mais similaires, créant un ensemble hétérogène mais harmonieux. La communauté se construit en réponse à la tension, mais être ensemble ne signifie pas se dissoudre dans la masse. Une rupture survient toutefois quand la valse est remplacée peu à peu par ce qui semblerait être une marche militaire. Progressivement, l’énergie monte, les corps abandonnent les enchaînements précis et codés pour se libérer dans un mouvement chaotique et cathartique sur une musique techno. Exutoire, la danse devient l’expression brute d’une colère qui semblait contenue depuis longtemps. À la suite de cette délivrance, les danseur·euses quittent la scène et reviennent habillées en couleurs.

Aussi brusquement qu’elle est arrivée, la tension retombe au bout de quelques minutes d’énervement à l’instant où deux danseur·euses se rapprochent l’un·e de l’autre. Les autres disparaissent et un geste simple émerge : une étreinte. Ce rapprochement soudain répond directement au chaos et la tendresse des interprètes irradie l’ensemble du spectacle : les mouvements sont ralentis, la musique s’apaise, la scénographie prend des couleurs douces. À travers cette proximité, quelque chose se reconstruit : c’est fragile mais protecteur. Les autres reviennent et la suite du spectacle prend une tournure rassurante après ce moment d’apothéose. C’est dans cette narration dansée que l’art prend la forme d’un espace de résilience collective et interroge ce qu’il reste de la tendresse dans un monde en tension. En répondant à l’angoisse du présent, le corps se réfugie dans l’art et dans la communauté. Le programme du KVS renvoie d’ailleurs aux soirées qui persistent dans les zones de conflit telles que Kiev ou Beyrouth, où les populations cherchent à se retrouver malgré la menace qui pèse sur leur sécurité. Que ce soit par la tendresse, la fête ou la création, la collectivité devient une réponse politique.

En confrontant la valse, art noble et historiquement lié au pouvoir, à la marche militaire, Hear the Silence met en lumière une contradiction profonde : celle d’États capables de produire à la fois raffinement culturel et violence politique. Mais au-delà de la dénonciation, la chorégraphie de Zoë Demoustier propose un espace alternatif. Elle rappelle que l’art peut être propagande ou critique, mais aussi refuge. Créer et danser ensemble devient une manière de vivre le présent autrement. Après le débordement contre l’incohérence et la violence des codes subsistent peut-être simplement les corps entrelacés, et la conviction que le collectif, même fragile, demeure notre premier lieu de résistance.