Holy boy de Lee Hejoo
Le danger des relations parasociales

Dans son dernier roman best-seller, l’autrice coréenne Lee Heejoo nous plonge dans un monde si réaliste qu’il en devient insoutenable. Holy Boy est une tournure sanglante de la vie d’une Idol de K-pop sur fond de critique sociétale et de dénonciation d’une société gangrenée.
Le thriller sud-coréen Holy Boy de Lee Heejoo traduit par Lee Bee-ah et Cécila Castelli suit l’épopée de quatre femmes dont le destin est lié par une Idol de K-pop, Yoseph. Des secrets se dévoilent progressivement tandis que que ces femmes prennent la décision saugrenue d’enlever le chanteur. Ce livre est la cinquième œuvre de l’autrice, couronnée du Munhakdongne University Novel Award pour son premier roman Phantom Limb Pain. Elle écrit principalement des récits sombres autour de l’obsession, de l'identité et des relations humaines.
« Pour moi, cela signifie que le véritable amour, c’est accepter l’autre avec sa part d’ombre. »
Holy Boy aborde des thèmes forts et d’une manière assez crue pour un livre qui semble destiné à un public plutôt jeune. Le récit est en somme une dénonciation de la société coréenne actuelle. La différence des classes est démontrée grâce à Hee-ae et Mihee (deux de nos personnages principaux), qui doivent travailler durement, parfois vivre dans la rue afin de survivre. Elles font constamment face à des gens plus fortunés qu’elles, qui ne sont que trop peu reconnaissants. Au travers de Nami, orpheline au quotidien fade qui pratique le chamanisme comme profession, on comprend que les Idols de K-pop peuvent vite devenir un échappatoire obsessionnel malsain à la réalité de la vie. Tandis qu’avec l’histoire d’Anna l’ajumma (tante/ madame), on observe la corruption profonde de certaines personnes, alors qu’elle cotoie des escortes masculines et commet plusieurs agressions sexuelles. Elle sombre graduellement dans la folie jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de retour en arrière. L’autrice ne nous force pas à sympathiser avec ces anti-héroïnes qui se sont associées grâce à leur obsession commune pour Yoseph, star naissante de la K-pop. Justement, elle met en jeu les limites de l’empathie du lecteur. Lorsqu’un homme reçoit un traitement habituellement réservé aux femmes, ressentons-nous la même pitié ?
« Ce n’était pas l’amour qui les conduisait à se comporter de la sorte. La seule chose qui comptait à leurs yeux, c’était de voir le chanteur dès qu’elles en ressentaient le besoin – quand elles s’ennuyaient au point de devenir folles – car rien n’était plus excitant que de jeter son dévolu sur quelqu’un au risque de s’y perdre. »
Nous sommes également soumis à un commentaire sur la condition de vie des Idols de K-pop. Yoseph fait constamment face aux menaces de mort de fans, à l’absence d’intimité, au surmenage, et subit la manipulation des autres. Yoseph, qui de prime abord n’a aucune connexion avec les quatre femmes, est une vraie victime du début à la fin. Lui qui n’est coupable que d’être talentueux et beau, voit son destin changé à jamais. Sa beauté devient ainsi le pire cadeau qu’il ait pu recevoir.
J’ai apprécié la complexité de ces personnages et leur ambiguïté morale mais la ligne du temps fracassée de l’histoire m’a posé un problème. Le récit commence en effet une fois l’enlèvement déjà perpétré, puis revient en arrière pour comprendre comment celui-ci a eu lieu, avant de retourner à la première rencontre de deux des personnages principaux, Mihee et Anna. Ce rythme unique continue tout au long du livre, ce qui n’est pas en soi négatif, mais dans ce cas-ci, le point de vue dans lequel se trouve le lecteur est compliqué à comprendre. Les changements de narrateur ne sont pas triés clairement à l’aide de chapitres, mais imprévisibles à chaque paragraphe. Ce changement narratif constant peut créer un effet de désorientation, d’autant plus qu’on peine à identifier qui s’exprime ou quelles pensées on accompagne. C’est particulièrement attristant car à part une originalité artificielle, ce rythme n’ajoute rien à l’histoire.
« Mais s’il retrouvait la mémoire ? Les bandages ne suffiraient plus à le retenir dans la chambre – il faudrait probablement lui fracturer les jambes, comme dans Misery. »
Holy Boy de Lee Heejo trouble par son réalisme cruel. Il inverse les rôles hétéronormatifs et pousse à la réflexion. Même si son rythme particulier peut déstabiliser, il reste tout de même un récit actuel et dénonciateur.