critique &
création culturelle

L'Amour de l'Amour

Reconnaître le minotaure

On n’oublie jamais la violence patriarcale mais certains soirs on nous la racle sous le nez avec insistance. L’Amour de l’Amour déverse une crue de mots et d’absence pour nommer la brutalité de ce système et ses perversités. Cette nouvelle création, produite par le Théâtre Comédie Odéon en collaboration avec Le 140, a pris place sur la scène de ce dernier du 2 au 7 mars.

J’étais épuisée en arrivant, j’étais épuisée en sortant. Pendant, cependant, l’admiration que je ressentais pour la performance qui se déroulait devant moi a suffit à repousser la fatigue aux portes de la salle.

Ma première impression fut un certain malaise. On découvre d’abord une comédienne seule en scène. C’est Ariane, en pleine conversation avec un type de son école de théâtre : beau et sûr de lui, charmeur qu’on devine un peu forceur. On ne le voit jamais, on n’en a pas besoin. Il apparaît dans le texte à travers les silences que son interlocutrice laisse à peine passer : elle a un débit de parole nerveux et déterminé, un truc entre la passion et le désespoir. Il n’y a qu’elle qui parle et pourtant elle est écrasée, déjà, par l’homme qu’on imagine avec elle.

Les deux sortent de la même école de théâtre, partagent leurs rêves bien sûr. Lui a la gueule pour Hollywood, elle veut raconter l’exil de sa famille grecque en comédie musicale. Il semble lui dire qu’elle a du talent, qu’elle est belle, qu’il veut un rôle dans sa création. Elle y croit, à sa manière. Rien n’est encore joué mais pourtant on sent déjà le poids du rejet. Elle a un côté naïf, presque ridicule qui peut agacer, la voix de celles qui doivent parler trop vite pour s’accrocher à quelque chose comme de l’espoir. On comprend tout de suite que ça n’ira pas pour elle, comme on comprend tout de suite que l’homme à qui elle parle avalera tout. C’est impitoyable et incommodant.

© Thomas d’Haese

Sans transition ou presque, la comédienne recule vers le fond de la scène et se change, à la vue du public. Quand elle apparaît devant nous, devenue Amédée, je comprends que je n’aurais jamais perçu qu’il s’agissait de la même actrice si on ne me l’avait pas fait voir. Petit homme dans grande chemise, baskets blanches, cheveux noirs et moustache. Amédée est un humoriste en train de recevoir un prix. Il a un accent bruxellois qui traîne et qui racle et il mime tout ce qu’il dit avec l’exagération qu’on attribue aux clowns et aux enfants. Il est comique malgré lui, comme pour mettre une distance avec ce qu’il dit. Son discours est féministe. Alors, bien sûr, on se méfie : une mec féministe qui appelle publiquement les hommes à le devenir, célèbre d’autant plus, qui « utilise sa notoriété » pour faire le bien. On en a vu. On n’y croit plus.

Pourtant plus ça va et plus le discours se fait fin. Juste, il me semble. C’est déstabilisant, j’avais d’emblée condamné le personnage à un type performatif, à une parodie de ces hommes qui surfent sur la vague politique pour en sortir indemne. Au final il amènera à la fois un soulagement dans la tension constante que l’on ressent face au spectacle, et des propos ancrés. Il cherche lui aussi modestement un certain sens à tout ça, se pose la question de l’art qui vient mettre en lumière des débordements, l’art nécessaire mais pas toujours primordial. Se demande où est le service après vente quand on a perdu foi en tout ça.

Pendant qu’il déroule une réelle réflexion sur le féminisme et ses enjeux, toujours dans sa gestuelle ridicule et son accent forcé, le drame continue de se dérouler pour Ariane dont la carrière ne décolle pas. Edwige Baily alterne les costumes pour endosser ces deux personnages en ping pong. Elle parle en continu et sa voix se module tandis qu’elle enfile une moustache ou une nouvelle perruque blonde, transitionnant de l’un à l’autre comme on décroche un téléphone. C’est assez fascinant. Quand Ariane débarque au devant de la scène, le malaise me reprend, impitoyablement. On l’observe se débattre année après année pour porter ses projets artistiques sans jamais de succès. Elle rate son audition qu’elle avait pourtant tant préparée tandis que son mec la remporte en y allant les mains dans les poches. Elle y joue mal, à priori, surjoue tout alors qu’on l’avait entendue conseiller l’exact contraire à son partenaire. Il décroche le rôle, devient petit à petit une célébrité et bien qu’il soit toujours hors-champ, le monde ne voit que lui. Ariane s’occupe de tout, de son couple, de la baraque, de la vie, Ariane soutient et encourage, Ariane s’excuse encore et encore. J’ai de la colère pour cet homme qu’on ne voit pas mais qu’on devine très bien, qui la tasse et la tait. J’ai de la colère aussi envers elle, pour son refus de se l’avouer : le malheur et la désillusion s’installent et elle voit très bien d’où cela suinte mais elle ne crame rien si ce n’est elle-même. J’ai du mépris parfois pour ses stratégies de survie et ses épanchements, de la compassion pour ses rebellions et ses fatigues, de la peur pour son avenir, j’ai de l’injustice dans les paumes à la regarder s’écraser.

© Thomas d’Haese

Elle a pourtant tout pour m’agacer, elle aussi. Je n’arrive pas à comprendre si elle est naïve ou extrêmement lucide mais coincée. Je me suis beaucoup posé la question, pendant le spectacle, de savoir si j’étais incapable de comprendre certaines nuances. Je me suis dit, parfois, que c’était « trop intelligent pour moi ». Il y a des scènes que je n’ai pas su interpréter, des choix de chansons que je n’ai pas compris, des symboles qui m’ont échappés. David Bowie, un biberon, des journaux à terre. Alors je ne sais pas si je cherche plus que ce qu’il y a, ou s’il y a davantage et que je n’ai pas su le lire. L’écriture m’a semblée fine et câblée, en miroir de tout ce qui n’était pas dit : la violence apparaît dans ce qu’on y répond. La théorisation dans l’absurde. 

J’ai trouvé ça très précis, donc, et pourtant certains pans du récit ne m’ont pas convaincue. Par exemple une agression par un producteur et un mec qui ne la croit pas. Il me semble qu’on aurait pu comprendre tout ce qu’il y avait de vicieux sans qu’on doive passer par une scène attendue. Tout ça n’enlève rien à une performance millimétrée de la part de la comédienne qui délivre le texte écrit par Julien Poncet presque sans trêve ni soupir. C’était maîtrisé, compact et rythmé. Je me sentais entre assommée et bercée par des mots qui n’en finissaient pas de couler et de marbrer la ritournelle d’un patriarcat bien huilé. Des chansons venaient briser le flux tendu, comme une plongée dans un truc plus proche du corps et moins de la tête ; si je n’ai pas su y entrer (le second degré me va mieux), elles ont rappelé toutes celles qui perdent leur voix dans la bataille.

Reste à saisir le titre. L’Amour de l’Amour. Si « L’amour consiste en ceci : que deux solitudes se protègent, se touchent, se saluent »1, alors rien de ce qui s’est produit sur cette scène ne s’y apparentait. La solitude d’Ariane s’est érigée d’année en année jusqu’à ce que, arrivée au centre de ce labyrinthe de mépris et d’obstacles, elle trouve le Minotaure et le reconnaisse. Le nomme. Patriarcat ? Ce n’est pas ce qui s’est passé littéralement, dans la pièce. C’est ce que j’y ai vu. Et en ce lendemain de 8 mars, je m’autorise à imaginer qu’elle va péter les murs. 

L'Amour de l'Amour

de Edwige Baily & Julien Poncet
interprétation par Edwige Baily
texte et mise en scène : Julien Poncet
composition musicale : Raphael Chambouve
Produit par Le Théâtre Comédie Odéon, coproduit par Le 140

Vu au 140 le 02 mars 2026

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