critique &
création culturelle

Homo Sapienne

Corps colère

© Bartolomeo La Punzina

Performée au Théâtre bruxellois des Riches-Claires du 13 décembre au 31 décembre 2023, la pièce de théâtre Homo Sapienne met en gestes et en musique le roman du même nom, écrit par l’auteure groenlandaise Niviaq Korneliussen en 2014. Entre danses, playbacks et performances, les cinq acteur·ices sur scène nous transmettent leur colère de devoir composer, décomposer et recomposer leur identité de genre et leur sexualité.

« Vous allez voir Homo Sapienne ? Je vous préviens, il ne faut pas essayer de comprendre quelque chose. » Alors que les lumières de la salle s’éteignent pour marquer la fin de la représentation, je repense à ce que m’a dit cette inconnue dans les toilettes du théâtre, une heure plus tôt. J’applaudis les acteur·ices en ordonnant ce que j’ai vu. Si le roman qui inspire la pièce place l’histoire au bout du monde, au Groenland, la performance théâtrale ne cherche pas à vous imposer un cadre. Seuls importent les bouches et les corps qui s’étirent. Et si sens il y a, il se trouve dans l'œil de chaque spectateur·ice. 

On ne tente pas de me présenter une image qui pourrait me plaire. Quelque chose de lisse qui me mettrait à l’aise. Au contraire, les visages grimacent, les corps se tordent, comme rendus à l’étroit dans une enveloppe bien trop délimitée. Derrière les cinq acteur·ices (Dimitri Carême, Nedjma Dulout, Fanny Gelas-Mignon, Lisa Kaison et Louna Toussaint), le seul élément de décor tient en un mur de briques, accentuant l’impression d’enfermement. Arrivé·es au bout du bout, iels ne peuvent que se tourner vers nous ‒ les yeux bien ouverts ‒ pour nous montrer la nécessité de sortir d’elleux-mêmes, à défaut de sortir du monde.

© Bartolomeo La Punzina

Danser la nécessité de voir son corps se transformer, pour enfin coller à soi. Chanter, en empruntant les mots d’un·e autre, le besoin d’explorer une sexualité invisibilisée. Lister les éléments d’une vie bien rangée, comme pour s’en extirper. Montrer, montrer, montrer. Par le geste, la voix, la posture. Tantôt je suis gênée alors je détourne le regard, tantôt je suis fascinée alors je laisse mes yeux fureter. J’observe le jeu des ombres sur les rideaux de la salle. Les corps s’étirent et épousent ce qui bouillonnent en elleux. Je vois un homme devenu femme. Je ressens la colère d’être dans les poings serrés. J’entrevois le corps qui a été violé. 

 

© Bartolomeo La Punzina

Cette attention au corps est une démarche toute particulière apportée par Natalie Yalon en tant que metteuse en scène sur cette pièce, une pratique qu’elle explore au sein du Studio Michael Chekhov créé sous son impulsion. Le corps, qui se fait le porte-voix du texte original, arrive à nous transmettre la colère qui bouillonne au cœur de nos cinq personnages. Pourtant, si vous cherchez à en comprendre plus dans la polyphonie des voix qui se répondent sur scène, il vous faudra vous plonger dans le roman Homo Sapienne, écrit par l’auteure groenlandaise Niviaq Korneliussen (publié en 2014 en groenloandais et en danois, et en 2017 aux éditions la Peuplade pour la traduction en français). Car, malgré une gestuelle chorégraphiée se retrouvant dans les pas dansés, il me manquait néanmoins le fil des mots reliant les personnages ensemble. 

L'adaptation théâtrale aura su me donner l’approche corporelle, quasi physique, d’un roman coup de poing. À la sortie du théâtre, l’esprit confus, il me tardait de comprendre ce que je venais de voir. Je brûlais d’en entendre plus sur ces personnages qui avaient crépité sur scène.

Même rédacteur·ice :

Homo Sapienne

Mise en scène : Natalie Yalon
Adaptation théâtrale du roman de Niviaq Korneliussen
Dramaturgie : Fabrizio Basano, Natalie Yalon 
Avec : Dimitri Carême, Nedjma Dulout, Fanny Gelas-Mignon, Lisa Kaison et Louna Toussaint
Assistanat à la mise en scène : Aurélien Milcamps
Lumières, scénographie et création sonore : Xavier Lauwers 

Vu au Théâtre des Riches-Claires le 14 décembre 2023.

 

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