critique &
création culturelle

Le Capitaine vampire de Marie Nizet

Entre fantastique et violence historique

Publié pour la première fois en 1879 et réédité en 2025 chez Espace Nord, Le Capitaine vampire de Marie Nizet est un court roman qui occupe une place singulière dans la littérature francophone. Souvent mentionné comme étant le précurseur du vampirisme moderne, il surprend surtout par sa manière de mêler récit vampirique, contexte historique réel et tension politique.

Derrière une intrigue apparemment simple, Le Capitaine vampire de Marie Nizet installe progressivement une atmosphère troublante dans laquelle l’étrange semble naître directement du climat de guerre. Le récit commence en effet en Roumanie, en 1877, au moment où les troupes russes traversent le pays dans le cadre de la guerre russo-turque. Le ton est donné dès les premières lignes : « Les Russes fondaient comme des sauterelles sur ce magnifique pays de Roumanie. » Cette entrée brutale installe immédiatement une vision presque envahissante de l’armée étrangère. C’est dans ce contexte que l’on suit Ioan Isasesco, jeune Roumain fiancé à Mariora, dont la vie bascule lorsqu’il croise l’officier russe Boris Liatoukine, « le capitaine vampire ». Peu à peu, Boris devient bien plus qu’un simple militaire : il incarne une menace diffuse, difficile à définir. Le roman avance autour de cette tension, jusqu’à la confrontation finale entre Ioan et cet homme dont on ne sait jamais vraiment s’il relève du mythe ou du réel.

Ce qui est intéressant dans cette œuvre, c’est que le fantastique n’y prend jamais une forme spectaculaire. Marie Nizet ne cherche pas à multiplier les effets d’horreur. Au contraire, elle construit l’inquiétude par petites touches. Quelques descriptions suffisent pour marquer l’ambiance et le ton presque macabre qui s’échappe de l’histoire. Cette sobriété donne au personnage de Boris une présence presque plus dérangeante qu’un vampire explicitement montré comme monstrueux. Il m’a semblé, à plusieurs moments, que le roman entretenait volontairement une hésitation : faut-il croire au vampire ou simplement à un homme rendu terrifiant par les récits qui l’entourent ?

« Ceux-ci vous le déshabillèrent proprement et se mirent à le faire geler ! Oui, geler ! Le plus drôle, c’est que Liatoukine ne fit pas un mouvement pour se défendre ; au contraire, il avait l’air de sourire [...] Quand ils arrivèrent au camp, la première personne qu’ils aperçurent fut Liatoukine, tout habillé et pas gelé du tout. »

Mais à mon sens, Boris représente bien plus qu’une simple figure fantastique. Très vite, il apparait comme un symbole. Il ne se limite pas à des gestes de violence individuelle mais humilie, impose et dérange tout un espace social. De nombreuses critiques soulignent aujourd’hui que Boris représenterait aussi une forme de domination politique, une incarnation de la présence russe en territoire roumain. Le vampirisme devient une image de l’occupation : un pouvoir qui absorbe et affaiblit.

La manière dont la guerre est traitée participe beaucoup à la lecture. Ici, il n’y a pas de glorification militaire ni de longues scènes héroïques. Celle-ci apparaît plutôt comme un désordre continu créant ainsi un climat dans lequel l’irrationnel devient crédible. J’ai trouvé ce contexte particulièrement bien utilisé car le fantastique semble alors naître presque naturellement de ce monde déjà troublé.

Le personnage de Mariora, parfois plus en retrait, reste une présence essentielle au récit. Sans être le personnage à la psychologie la plus développée du roman, elle concentre tout de même une grande partie de sa fragilité : autour d’elle se cristallisent désir, menace et protection. On retrouve fortement en elle les codes narratifs du XIXe siècle dans lesquelles les femmes représentaient souvent une fonction symbolique plus qu’un rôle réel.

Le Capitaine vampire joue sur un style d’écriture assez direct, sans surcharge descriptives, tout en posant un décor et un contexte prenant. Certains passages, assez vivants voire brutaux, se mélangent à certains chapitres moins mouvementés, apportant une certaine irrégularité narrative qui m’a permis de rester accrochée à l’histoire de la première à la dernière ligne.

Enfin, ce que je retiens vraiment de cette lecture, c’est sa capacité à laisser une impression durable sans chercher à tout expliquer. Même après la confrontation finale, quelque chose reste en suspens. Cette absence de certitude renforce selon moi la réussite du texte : le doute demeure, et avec lui l’idée que le mal ne disparaît jamais totalement. C’est ce qui fait la singularité du roman, il ne vaut pas seulement de prédécesseur au vampire moderne, mais comme œuvre ou le fantastique sert à rendre sensible une violence historique plus profonde.

Le Capitaine vampire

Marie Nizet

Espace Nord, 2025 (1879)

216 pages

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