critique &
création culturelle

Les Contes fantastiques

The Belge Zone : Une école belge de l'étrange

« La Choucroute », Jean Delire, 1964 © Cinématek

Dans le cadre du programme RESTORED de la Cinematek, une série de treize courts métrages intitulée Les Contes fantastiques est sur le point de rencontrer à nouveau les yeux du public. Petite sœur de la Quatrième Dimension de Rod Sterling et fille des grands noms de l’école belge de l’étrange, cette série à redécouvrir fera l’objet d’une conférence le 16 avril prochain à la Cinematek, en partenariat avec Cinéfiltres.

D’après une idée du réalisateur Jean Delire, auteur de quatre films parmi les courts composant la série, le producteur Pierre Levie propose à la RTBF (alors RTB) de lancer une série d’adaptations de contes fantastiques issus de la littérature belge. Parmi ces contes on trouve les noms fameux de Jean Ray et Thomas Owen, mais aussi ceux de Marcel Thiry, Jean Le Paillot et Eric Uytborck. Introduits par Jacques Brel et Maurice Béjart, les treize courts métrages seront portés à l’écran par Delire, mais aussi par Patrick Ledoux, Christian Mesnil, Michel Stameschkine, Lucien Deroisy, Françoise Levie, Emile-Georges De Meyst, Jean-Jacques Peche et Jean-Louis Colmant.

Des images et des hommes

Difficile de ne pas relever l’absence totale de voix féminine dans ce beau panel, à l’exception notable de Françoise Levie, aujourd’hui autrice, réalisatrice et productrice de nombreux films, alors assistante sur quatre courts et réalisatrice du film Le Voyageur (1967). Fille du producteur à l’initiative de la série, Françoise Levie est bercée de cinéma depuis l’enfance et en fera son métier.

Si derrière la caméra les femmes se font rares, ou restent cantonnées à des rôles secondaires (comme celui de script girl), les femmes portées à l’écran dans ces contes jouent des rôles bien moins enviables encore. D’emblée le ton est donné par Jacques Brel, connu notamment pour ses remarquables sorties misogynes, en introduction du Testament de Mr Breggins (1965) :

« Il vous reste deux heures à vivre. Comment allez-vous vivre ces deux heures ? Allez-vous vivre comme autrefois, comme toujours, comme depuis tout petit, ou allez-vous vivre différemment ces deux heures ? Vis-à-vis de vos enfants, de vos voisins, de votre famille, de votre femme… ou de vos femmes. »

La question ne se pose même pas : le public est masculin, les femmes sont absentes, probablement occupée à la cuisine ou avec les enfants, en tout cas pas devant l’écran à profiter de ce curieux programme qui entend stimuler l’imagination et provoquer quelques frissons. Dans l’image c’est presque pareil : les femmes sont empêchées et coupables (Le Voyageur, La princesse vous demande), sont des jeunes filles en détresse que doit sauver un preux chevalier motorisé (Ultra Je t’aime), sont belles et particulièrement consentantes lorsqu’elles sont mortes (Pitié pour une ombre), voire carrément démoniaques (Les Gardiens, L’homme qui osa).

« Pitié pour une ombre » de Lucien Deroisy, 1966 © Cinematek

Il ne s’agit certainement pas d’une spécificité propre aux réalisateurs ou aux auteurs belges, mais bien d’une caractéristique de l’époque dans laquelle la série a été élaborée, caractéristique à laquelle notre regard de spectateurice contemporain est devenu particulièrement sensible. En cela, les Contes fantastiques constituent une archive à aborder avec du recul, à considérer pour ce qu’elle représente dans le champ du cinéma belge, et ce en dépit des biais genrés qui régissent la société des années 60-70.

La rencontre du 16 avril à la Cinematek sera l’occasion d’explorer le contexte de production des Contes fantastiques, mais aussi de questionner la place accordée aux femmes dans les textes comme dans les images dont il est question dans cette série. Cet éclairage sera porté par les expériences et lumières de deux invitées : Françoise Levie, témoin et actrice de l’époque, et Catherine Gravet, professeure à l’université de Mons et spécialiste de l’histoire de la littérature belge francophone et des études de genre.

The Belge Zone

Produite entre entre 1965 et 1968, la série des Contes fantastiques de Pierre Levie apparaît assez directement inspirée de la Twilight Zone américaine (La Quatrième Dimension en version française), produite et présentée par Rod Sterling entre 1959 et 1964. The Twilight Zone compte 156 épisodes composant une anthologie d’histoires étranges, fantastiques et mystérieuses, pour la plupart fermement situées dans l’Amérique des années 50 dont la série se présente alors comme le miroir déformant, les différents épisodes matérialisant des pulsions et des peurs profondément ancrées dans leur époque et dans leur lieu.

D’une manière similaire, les Contes fantastiques donnent vie à des croyances et des obsessions intrinsèquement liées à un espace-temps donné : la Belgique des années 40 à 70, ses villages isolés et ses châteaux délabrés, ses plaines flamandes infinies et ses routes perdues entre les sapinières, mais aussi ses villes grises où errent des hommes en proie à des tourments intérieurs qui gagnent leur environnement – que leur perception soit altérée ou que se révèle par on ne sait quelle sorcellerie la face cachée, funeste et fantasque, de ces paysages arpentés depuis toujours. Si la fourchette temporelle consignée dans les Contes est plutôt large, on observe cependant une certaine continuité de ton : les croyances et les peurs sont coriaces, ne disparaissent pas facilement, surtout dans un pays plat où les choses semblent bouger au rythme d’un badaud pas pressé.

Constituant un ensemble cohérent au sein duquel des motifs et des paysages se répondent, les courts métrages fantastiques réunis par Pierre Levie n’en témoignent pas moins chacun d’une certaine singularité, exposant la créativité d’une famille de conteurs unis par l’amour de l’étrange.

« L'homme qui osa » de Jean Delire, 1965 © Cinematek
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