La choucroute de Jean Delire
La tentation de l'inconnu

Le court-métrage La choucroute de Jean Delire est l’épisode pilote d’une série de 13 adaptations en noir et blanc de nouvelles fantastiques belges (d’auteurs nationaux tels que Thomas Owen, Jean Ray, Marcel Thiry, Eric Uytborck, Jean Le Paillot). Réalisées entre 1936 et 1968, elles refleurissent à l’écran de la Cinematek de Bruxelles durant ce printemps 2026. La choucroute, primée en 1964 au VIe Festival national du film belge, ouvre le bal. Focus sur cette réinterprétation de la nouvelle homonyme de Jean Ray.
Comme ses douze sœurs, la première adaptation, La choucroute de Jean Delire, démarre par une brève introduction. On y voit Maurice Béjart convoquer le champ lexical de « toute une poésie », celle de la choucroute, avant de poser la question-clé ; interpellation directe à son audience, invitation : « Existerait-il, comme le prétendait Jean Ray, des points de passage entre notre monde et les autres ? (…) Nous pouvons chercher ensemble. » La quête est annoncée. Cherchons donc ensemble, cher lecteur, chère lectrice. J’espère que vous aimez les saucisses.
Tout commence lorsqu’un libraire, le vieux Nick, reçoit la visite de Buire, son ami diamantaire. Ce dernier, tout heureux, lui annonce qu’il a reçu une prime et un « libre parcours » pour les chemins de fer. L’argent, il l’empoche allègrement. Mais ce qui le fait véritablement rêver, c’est la promesse de voyages infinis contenue dans son nouvel abonnement. C’est la perspective de pleinement « contenter [s]on insatiable désir d’inconnu », possibilité qu’il s’empresse de partager au libraire en lui prêtant le précieux document. Voici donc notre vieux Nick, sa canne et son chien en route vers l’inexploré, l’appétit grand ouvert au mystère. Peut-être aurait-il dû rester confortablement chez lui et se contenter d’une bonne choucroute faite maison…
D’abord fidèle à la nouvelle de Jean Ray publiée en 1947 dans le recueil Le livre des fantômes, le court-métrage prend de plus en plus de liberté. Les deux amis jouent aux cartes plutôt qu’aux échecs ? Soit. Nick part avec son animal de compagnie plutôt qu’en solitaire ? D’accord. Son compagnon de train rend visite à ses anciens patrons et non à ses voisins ? Changements mineurs, sans importance, masqués par les reprises littérales de certains fragments des dialogues du récit de Jean Ray et par le fil rouge identique : ce que Nick, affamé, cherche dans les contrées reculées ; une bonne choucroute.

Lorsque le protagoniste descend du train pour s’aventurer en terre inconnue, son errance dans le court-métrage se déroule dans une atmosphère beaucoup moins pesante que dans la nouvelle : il ne pleut pas et il fait jour. Pour compenser, le film semble alors miser sur l’ajout de symboles puissants complètement absents du texte original de Jean Ray, grande figure de la littérature fantastique belge du XXe siècle. Ainsi, le cadavre de la brebis sur les rails du train paraît servir d’avertissement lugubre quant à la suite des événements. La scène de la traversée du fleuve, quant à elle, renforce visuellement le basculement inquiétant vers le fantastique. Un cours d’eau « est toujours une frontière », commente la voix off ; celle entre deux mondes, comprend l’audience. L’exploration du mystérieux village désolé est également plus longue, plus détaillée, ponctuée de cadrages énigmatiques d’animaux en captivité, de bâtiments désaffectés et d’éléments religieux divers, avant la découverte de la choucroute démoniaque, point culminant commun des deux œuvres.
C’est la fin qui surprend véritablement les lecteurs familiers de la nouvelle de Jean Ray. Alors que le message du texte et son côté décalé, presque grotesque, sont sauvegardés, nous pouvons légitimement nous interroger : Jean Delire aurait-il permis à Nick d’échapper à la malédiction de la choucroute maléfique imaginée par Jean Ray ? Le réalisateur crée un effet de suspense autour de la décision finale du protagoniste (avec un temps de réflexion qui tire en longueur via une série de gros plans dramatiques) pour le faire opter pour un choix final différent de la nouvelle. Cela ouvre alors une toute nouvelle possibilité, celle d’une conclusion alternative plus lumineuse, où Nick apprécie simplement un retour à son quotidien ordinaire, où il comprend que son amitié avec Buire et son goût pour la choucroute sont ses plus belles richesses sur cette Terre.
« Vous avez une solution ?
Moi non.
Mais nous pouvons chercher ensemble. »