critique &
création culturelle

Restored – Une école belge de l’étrange

Les nouvelles fantastiques de Thomas Owen à la Cinematek

© Cinematek. « Le Testament de Mr Breggins », de Jean-Louis Colmant, 1965

Dans le cadre de sa mission de restauration du patrimoine cinématographique et du programme Restored, la Cinematek présente du 16 avril au 21 mai la série de courts-métrages « Les contes fantastiques ». Autrefois produits pour la RTB (aujourd’hui RTBF), les épisodes sont adaptés de nouvelles du genre dans lequel se sont distingués des auteurs belges du XXe siècle comme Thomas Owen et Jean Ray. On a vu et commenté pour vous deux adaptations de nouvelles du recueil La Cave aux crapauds de Thomas Owen.

La diffusion des « Contes fantastiques » restaurés, du 16 avril au 21 mai à la Cinematek, s’ancre dans le programme Restored et dans l’une des trois missions de la Cinémathèque Royale de Belgique : la conservation de sa collection (les deux autres missions étant la recherche autour de cette collection et sa diffusion auprès du public). Comme chaque centre d’archives, la Cinematek conserve et restaure ses collections afin qu’elles soient pérennes et qu’elles puissent continuer d’être découvertes par le public. Le travail du DIGILAB, qui s’occupe de restaurer les archives, implique notamment de conserver des supports potentiellement inflammables (comme des pellicules au nitrate), de faire migrer les images et le son sur des supports plus stables ou de passer de l’analogique au numérique1.

Dans le cadre de cette mission de restauration de ses archives, la Cinematek présente dans son programme d’avril une série de courts-métrages adaptant des nouvelles fantastiques d’auteurs belges, intitulée « Les contes fantastiques », diffusés entre 1963 et 1968 sur la RTB (ancêtre de la RTBF). Les courts-métrages sont précédés d’une séquence introductive par deux grandes figures culturelles belges de l’époque : Maurice Béjart et Jacques Brel, ce qui finit d’ancrer ces histoires dans le monde belgo-belge. Le programme est inauguré le 16 avril par une conférence sur la littérature et le cinéma fantastique en Belgique.

Deux adaptations de nouvelles du recueil La Cave aux crapauds (1945) de Thomas Owen

Le Testament de Mr Breggins
(de Jean-Louis Colmant, Belgique 1965, avec Françoise Oriane, Pierre Dermo, Nelly Corbusier ⁄ NB ⁄ 29' ⁄ V: FR)

© Cinematek. « Le Testament de Mr Breggins », de Jean-Louis Colmant, 1965

Introduit par un Jacques Brel théâtral qui annonce au spectateur qu’il va mourir pour qu’il se mette dans la peau du personnage, Le Testament de Mr Breggins est l’histoire d’un vieil homme dont l’heure a sonné. Sa vieille sœur ‒ qui n’attendait que son décès ‒ détruit en l’absence de témoins le testament qui léguait tout à la nièce de Mr Breggins. Le fantôme de Mr Breggins, voyant cela, tente de rectifier le tir par une série d’actions pour que sa nièce adorée puisse bénéficier de son héritage (et que sa sœur ne touche pas un sous), comme il l’avait souhaité avant sa mort.

Le Testament de Mr Breggins relève d’un fantastique très léger, où le fantôme est le seul élément qui permet de le raccrocher au genre, et qui verse certainement plus dans le comique que dans l’étrange. Les actions du fantôme servent à enrager sa sœur et nous faire sourire (d’ailleurs, aucun indice ne vient expliquer pourquoi les deux sont engagés dans une guerre fraternelle), la quête du fantôme se déroule sans un écueil et réussit même à lier l’amant « sans situation » de la jeune nièce dans le testament pour remédier à son statut et pour qu’il puisse l’épouser. Des scènes entre l’amant et le fantôme interpellent les passants qui ne comprennent pas à qui le jeune homme parle, ce qui renforce encore l’idée du comique, que l’on trouve moins dans la nouvelle, même si celle-ci pèche tout autant que l’adaptation par facilité. Les décors et l’atmosphère d’époque donnent tout de même un charme au film qui se laisse regarder.

Non-lieu
(de Michel Stameschkine, Belgique 1968, avec Georges Randax, Georges Bossair, Lucien Salkin ⁄ NB ⁄ 26' ⁄ V: FR)

Avec Non-lieu, on revient sur du fantastique à proprement parler avec l’histoire du docteur Hortobagy dont la vie bascule dans la peur depuis qu’une série de phénomènes inexplicables et effrayants lui arrive. Chose intéressante, là où la nouvelle reste purement dans le fantastique, avec des éléments qui dépassent la raison (un miroir, par exemple, qui donne à voir le reflet d'Hortobagy de profil alors qu’il regarde le miroir de face), l’adaptation cinématographique rajoute une couche historique au récit pour expliquer la peur du docteur. Dans l’adaptation, la psychose d’Hortobagy est liée à l’apparition d’une jeune dame ressemblant comme deux gouttes d’eau à une femme juive dont il était amoureux avant la guerre mais qui épouse un autre avec qui elle aura un enfant. Toujours jaloux quelques années plus tard, le docteur dénonce la famille à la Gestapo qui les fait monter dans un train à destination d’Auschwitz. Bien des années après la guerre, Hortobagy croit apercevoir cette femme, inchangée, au détour d’une rue. La peur qui lui vient alors s’explique par l’anticipation d’un acte de revanche de la part de cette femme qu’il pensait morte.

© Cinematek. « Non-lieu » de Michel Stameschkine, 1968

Le court-métrage nous donne le frisson attendu du genre, même si cette « couche historique » rajoutée au récit déforce l’épouvante créée par l’irrationnel propre au genre fantastique, qui fait que la menace peut venir de n’importe où puisqu’on ne peut pas la comprendre et qui rend le protagoniste sans défense. Entre policier et fantastique, le court-métrage joue un léger mystère. La nouvelle d’Owen, elle, utilise l’image d’un double malveillant qui menace le personnage, et dont on ne sait s’il est une pure psychose, une invention d’un Hortobagy qui perd la raison, ou une réelle menace extérieure venant d’un autre monde. Ce qui fait autrement plus froid dans le dos et qui répond bien mieux à nos attentes lorsqu’on parle de fantastique.

Il faut saluer le travail de restauration de la Cinematek, qui nous permet de (re)découvrir ces auteurs et ces récits qui ont fait la littérature belge avec un genre dans lequel il se sont distingués, ainsi qu’une production et un casting tout aussi belge. Cela dit, le plaisir ressenti est en demi-teinte, puisque du genre annoncé on ne retrouve que quelques traces, qui nous laissent sur notre faim d’étrange et de frissons.

Même rédacteur·ice :

Le Testament de Mr Breggins

de Jean-Louis Colmant
d'après une nouvelle de Thomas Owen
avec Françoise Oriane, Pierre Dermo, Nelly Corbusier
Belgique,1965
29 minutes

 

Non-lieu

de Michel Stameschkine
d'après une nouvelle de Thomas Owen
avec Georges Randax, Georges Bossair, Lucien Salkin
Belgique, 1968
 26 minutes

Voir aussi...