critique &
création culturelle

Le chemin se fait en marchant

Laisser émerger la singularité et l’inattendu

© Margot Briand

Dans un quotidien en constante accélération, dont les routines deviennent de plus en plus contraignantes, que deviennent nos spontanéités, nos particularités ? À mi-chemin entre la danse et la performance, Le chemin se fait en marchant, joué au théâtre de La Balsamine, explore ces questions sous l’angle du vécu intime. Peut-être est-il encore possible, au milieu de la course, de faire un pas de côté, de respirer et de se laisser vivre.

Dans sa première création, Areti Chourdaki parvient, à travers un dialogue entre le corps et l’artisanat, à lier plusieurs couches d’interprétation. Dans Le chemin se fait en marchant, la question de l’artisanat, représenté ici par des perles, apparait en filigrane tout au long du spectacle. Il représente la lenteur, la liberté, la singularité du geste et du processus de création. Une fois standardisé, il semble se perdre dans la répétition et la multiplication. D’abord exploration timide, sa performance la mène petit à petit à se perdre dans une répétition infinie, aussi obsédante que terrifiante. Mais c’est avant tout une expérience humaine et intime qu’elle partage avec nous. Qu’advient-il de nos singularités, de nos différences, de nos imperfections lorsque nous évoluons dans des environnements qui ne leur laissent pas de place ? Sommes-nous condamnés à l’uniformisation ?

Sur scène, de longs fils, sur lesquels sont enfilées différentes perles de couleur, pendent, formant une forme de rideau. Sur le côté gauche sont installés une radio et un petit tapis, sur lequel l’artiste enfile ses perles, avant d’aller les ajouter à celles déjà placées au centre. Commence ensuite une chorégraphie faite de mouvements quotidiens, petit à petit accentués, presque forcés, alors que l’artiste se déplace autour des perles. Entre deux grandes enjambées, on la voit se coucher et admirer les perles, avant de tenter de se faufiler entre les différents fils, de voir si elle y « rentre ». Les mouvements deviennent ensuite plus fluides, moins identifiables, au fur et à mesure qu’elle s’autorise à toucher aux fils de perles, à les désordonner, voire à les briser. Ils accélèrent, jusqu’à aboutir, dans la dernière partie de la performance, à des gestes répétés en boucle, frénétiques, dont on a la sensation qu’ils sont incontrôlables. En fond, la musique, elle aussi répétitive, évoquant presque le bruit d’une machine, accentue cette impression de boucle infinie. Les mouvements sont brusques, hachés, et donnent réellement l’impression que le corps se fait violence jusqu’à la fin du spectacle.

© Margot Briand

L’artiste présente elle-même son travail comme une « exploration réflexive menant l’artisanat à être repensé comme métaphore face à l’accélération contemporaine. Cette quête célèbre la richesse du détail, des imperfections et du processus créatif, tout en questionnant les limites des routines et des systèmes1 ». Ces routines et modes de vies, suggère-t-elle, en accélérant, tendent à nous uniformiser, à nous enfermer dans un moule qui ne nous appartient pas. C’est avant tout cette expérience personnelle qui est représentée sur scène, dans laquelle plusieurs d’entre nous se reconnaitront sûrement : d’abord une (fausse ?) impression de contrôle, un premier glissement, puis l’accélération. Le fait de rentrer tant bien que mal dans le rang, avant de s’y perdre. Le doute demeure peut-être entre les deux, dans un semblant de sursaut qui ne durera pas. Le processus aboutit chez elle à une perte de sens et une perte de singularité, ce qui, finalement, nous rend plus humains. Cette perte n’est pas anodine, elle est représentée comme une véritable violence. Une violence du corps, sur le corps, par le corps. En effet, pas une parole n’est prononcée : c’est son corps qui parle pour elle. On le voit rarement détendu, libre, spontané. Du début à la fin, il semble tendu, contraint, se contorsionnant parfois dans des règles qui nous sont inconnues. C’est le corps qui exprime la recherche d’abord, puis le mal-être et la violence. Il n’est pas seulement l’enveloppe, il est le véhicule et le témoin de la routine et de la violence infligée, un élément vivant à part entière. Il est lui aussi victime, conditionné et modelé par son environnement et ses habitudes. Il adopte petit à petit les gestes mécaniques, répétitifs de la machine, soulignés par la musique, jusqu’à ne plus évoquer qu’un pantin, dont on ne sait pas s’il a complètement perdu pied ou s’il parvient encore à trouver la force de se débattre. La chorégraphie permet d’ancrer le propos et de l’illustrer d’une manière plus directe, sans détours, mais non sans finesse. Elle s’exprime dans la symbolique et dans les détails, dans la richesse de la métaphore.

La scénographie, quant à elle, constitue un contre-pied intéressant. Les perles, différentes, colorées, enfilées soigneusement les unes après les autres, semblent sorties d’une chambre d’enfant. Ou peut-être, justement, peuvent-elles trouver leur place dans notre quotidien d’adultes ? Elles apportent, à première vue, une douceur et une fantaisie qui contraste avec la chorégraphie, pour mieux la mettre en valeur. Ici, les fils de perles permettent également de suggérer un cadre, même s’il reste discret, comme la métaphore d’une spontanéité qui se perd. Soulignant évidemment le rapport à l’artisanat, elles sont également un support de jeu central. D’abord assemblées, puis contournées, bousculées, jetées, elles structurent la chorégraphie et le processus en cours d’une manière qui peut sembler surprenante, mais qui prend petit à petit tout son sens. Ce sont elles, en fin de compte, qui font le lien entre les différentes dimensions du sujet abordé par l’artiste.

© Margot Briand

Tous ces éléments, de l’évolution progressive des mouvements à la scénographie, en passant par le support musical, permettent, ensemble, de délivrer le propos du spectacle. L’accélération n’est pas qu’industrielle. Elle nous impacte au quotidien, dans nos habitudes, nos routines et nos manières d’habiter le monde. Dans des systèmes qui nous limitent, nous oppressent et nous vident, que devenons-nous ? À quel point en avons-nous conscience ? Quelles alternatives proposer à l’épuisement généralisé qui nous guette ? Areti Chourdaki ne prétend pas y répondre. Elle partage un ressenti, une exploration personnelle, à travers des thèmes qui lui sont propres. C’est ce qui fait l’ambivalence du spectacle : riche en symboles et en sous-entendus, il demande d’être attentif aux détails, tout en proposant différents niveaux d’interprétation qui peuvent exister indépendamment les uns des autres. Le sens n’est jamais fermé, les nuances de lecture sont multiples. Il en ressort tout de même un sentiment d’aliénation et de frustration. Face à cela, une piste d’alternative semble résider dans le titre : Le chemin se fait en marchant. Une marche lente, consciente, irrégulière, qui laisse émerger la différence, l’imperfection, l’inattendu et la créativité. Par-là, c’est peut-être aussi de son propre processus créatif qu’elle tente de parler.

C’est ainsi que dans ce premier spectacle, Areti Chourdaki parvient à mêler des thèmes qui lui sont apparemment chers de manière cohérente et sensible, sous la forme d’une exploration, d’une proposition et d’un questionnement personnel plutôt que d’un constat clair et généralisé. On perçoit le cheminement créatif et réflexif, porté à la scène par couches successives, avec, semble-t-il, beaucoup d’attention et de sincérité. Le spectateur aussi doit prendre le temps. De temps d’observer, de faire les liens, de laisser tout cela décanter. Mais il en ressort ensuite un travail chorégraphique, dramaturgique et scénographique riche et précis qui mérite d’être souligné.

Le chemin se fait en marchant

Concept, chorégraphie, performance par Areti Chourdaki
Assistant chorégraphe par Geva Seibert
Dramaturgie par Hanna El Fakir
Costumes par Paul Malle et Manon Gondek
Lumière par Charlotte Muller
Scénographie par Elfie Poiré et Manon Gondek
Création sonore par Luc Bersier
Musique par Anna Vissi - Eleni

Vu au Théâtre de La Balsamine le 13 mars 2026

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