Le Labyrinthe du monde de Marguerite Yourcenar
Traversée des temps en quête d’autrice

Entre autobiographie et roman historique, la trilogie du Labyrinthe du monde est la dernière œuvre, inachevée, de Marguerite Yourcenar. Traversée des lieux et des âges à l’érudition fourmillante, elle se présente avant tout comme une réflexion sur la durée des choses et sur le commun de l’expérience humaine. Traversons ensemble ce labyrinthe, sur la piste de l’une des autrices les plus singulières du XXe siècle.
« L’être que j’appelle moi vint au monde un certain lundi 8 juin 1903, vers les 8 heures du matin, à Bruxelles, et naissait d’un Français appartenant à une vieille famille du Nord, et d’une Belge dont les ascendants avaient été durant quelques siècles établis à Liège, puis s’étaient fixés dans le Hainaut. La maison où se passait cet évènement, puisque toute naissance en est un pour le père et la mère et quelques personnes qui leur tiennent de près, se trouvait située au numéro 193 de l’avenue Louise, et a disparu il y a une quinzaine d’années, dévorée par un building. »
Ainsi Marguerite Yourcenar raconte-t-elle la naissance de Marguerite Cleenewerck de Crayencour. La scène, qui ouvre Souvenirs Pieux, le premier tome de la trilogie, donne le ton pour les quelque neuf cent pages à venir : Yourcenar s’abordera en étrangère, par les dehors, loin des épanchements vaniteux qui caractérisent souvent l’autobiographie. L’ambition, ici, est tout autre : retracer sa généalogie, faire parler les archives et les mémoires transmises de génération en génération, non pour vainement s’enorgueillir des mérites de ses aïeuls, mais pour toucher, au travers de la durée des âges, ce qui fait notre humanité commune. Étudier son arrière-grand-oncle ou soi-même enfant, comme elle l’a fait avec Zénon ou Hadrien et qu’elle aurait pu le faire avec n’importe qui.
Tel est en tout cas le discours qu’on entend habituellement sur l’œuvre, et que Yourcenar elle-même répétait volontiers quand on l’interrogeait sur le sujet. Je pense au contraire que l’exercice a représenté pour elle, fascinée par l’approche de sa mort, une sorte de testament. Agacée par les lectures simplement autobiographiques de ses romans (« Mais enfin, Hadrien, c’est vous ! Zénon, c’est vous ! »), l’autrice a voulu enfin organiser, en reparcourant avec érudition l’histoire des membres de sa famille et des espaces et époques qu’ils ont habités, quelque chose qui ait la cohérence d’une pensée authentiquement sienne. Ainsi, si Yourcenar cache dans le récit sa propre personne (durant les deux premiers tomes, elle est tout au plus un nourrisson âgé de six semaines), c’est en quelque sorte pour mieux se cacher dans certains personnages, certaines descriptions de lieux, certaines réflexions sur des évènements. Paradoxalement, l’abandon du Je, qui avait marqué l’écriture de nombre de ses récits, d’Alexis ou le traité du vain combat aux Mémoires d’Hadrien, pour une troisième personne plus distante ( « L’être que j’appelle moi vint au monde… » ) lui permet d’affirmer plus clairement son individualité d’autrice, et de faire entendre plus librement ses jugements sur le monde.
Cet article est donc pensé non pas comme un résumé des trois tomes (Souvenirs Pieux, Archives du Nord et Quoi ? L’Éternité) qui constituent le Labyrinthe du monde, mais bien plutôt comme un itinéraire au sein de celui-ci, dans ses tours et détours dédaléens, sur la piste de Marguerite Yourcenar. Souvent présentée comme une autrice insaisissable, inclassable politiquement, je tenterai de dépeindre, sur la base des éléments éparpillés dans le Labyrinthe et quelques informations sur sa vie, un portrait le plus fidèle possible des visions du monde qui sont les siennes.
Un monde en déclin
Cleenwerk de Crayencour par son père, de Cartier de Marchienne par sa mère, le monde dans lequel Marguerite Yourcenar évolue est celui d’aristocrates en perte d’influence. Que ce soit dans Souvenirs Pieux et dans les Archives du Nord, qui retracent respectivement les généalogies de sa mère et de son père au travers des espaces et domaines qu’ils ont occupés, à Quoi ? L’Éternité qui suit son père dans ses aventures aux quatre coins de l’Europe, ce qui est décrit est un monde qui se délabre à vue d’œil, où la nature s’éteint peu à peu, où les liens qui lient les hommes se délitent, où l’amour de la beauté partout disparaît. C’est un monde en désordre, un monde en perte de repère. Un monde-labyrinthe.
Les paysages liés à son histoire familiale sont particulièrement marqués par cet enlaidissement moderne : « Le hasard fait que mon pays paternel, la région lilloise, et les deux sites liés au souvenir de ma famille maternelle, Flémalle-Grande et Marchienne, ont été de bonne heure défiguré par [la houille]. » Elle décrit avec affectation les effets délétères de l’industrialisation sur ces paysages et les gens qui les habitent. Cette destruction du monde commun, pour Yourcenar, a un coupable, un mobile et une arme. C’est la société bourgeoise et capitaliste, qui sous couvert de progrès, a rendu possible la marchandisation de la planète et de la vie humaine. Ecoutons-la raconter une visite à Flémalle de 1956 :
« Un taxi m’emmena de Liége [sic] par une interminable rue de faubourg ouvrier, grise et noire, sans une herbe et sans un arbre, une de ces rues que seules l’habitude et l’indifférence nous font croire habitables (par d’autres que nous) et dont j’avais, bien entendu, connu l’équivalent dans deux douzaines de pays, décor accepté du travail au XXe siècle. La belle vue sur la Meuse était bouchée : l’industrie lourde mettait entre le fleuve et l’agglomération ouvrière sa topographie d’enfer. Le ciel de novembre était un couvercle encrassé. […]
Je regrettais […] la fin […] de la terre, tuée par l’industrie comme par les effets d’une guerre d’attrition, la mort de l’eau et de l’air aussi pollués à Flémalle qu’à Pittsburgh, Sydney ou Tokyo. Je pensais aux habitants de l’ancien village, exposés aux crues subites du fleuve qui n’avait pas encore été régularisé dans ses berges. Eux aussi avaient par ignorance souillé la terre et abusé d’elle, mais l’absence d’une technique perfectionnée les avait empêché d’aller très loin dans cette voie. Ils avaient jeté à la rivière le contenu de leurs pots de chambre, les carcasses du bétail qu’ils assommaient eux-mêmes et les saletés du corroyeur ; ils n’y déversaient pas des tonnes de sous-produits nocifs ou même mortels ; ils avaient à l'excès tué des bêtes sauvages et abattu des arbres ; ces déprédations n'étaient rien auprès des nôtres, qui avons créé un monde où les animaux et les arbres ne pourront plus vivre. Ils souffraient, certes, de maux que les naïfs progressistes du XIXe siècle crurent à jamais révolus : ils manquaient de vivres en temps de disette, quitte à se bourrer en temps d'abondance avec une vigueur que nous imaginons mal ; ils ne se sustentaient pas d'aliments dénaturés à l'intérieur desquels circulent d'insidieux poisons. Ils perdaient un tragique pourcentage d'enfants en bas âge, mais une sorte d'équilibre se maintenait entre le milieu naturel et la population humaine ; ils ne pâtissaient pas d'un pullulement qui produit les guerres totales, déclasse l'individu et pourrit l'espèce. Ils subissaient périodiquement les violences de l'invasion; ils ne vivaient pas sous la perpétuelle menace atomique. Soumis à la force des choses, ils ne l'étaient pas encore au cycle de la production forcenée et de la consommation imbécile. Il y a cinquante ans ou trente ans à peine, ce passage d'une existence précaire de bêtes des champs à une existence d'insectes s’agitant dans leur termitière semblait à tous un progrès incontestable. Nous commençons aujourd'hui à penser autrement. »
Cet extrait nous renseigne de manière particulièrement éclairante sur la vision qu’a Yourcenar du problème. Il faut d’abord noter qu’elle n’est pas bêtement nostalgique d’un Ancien Régime où tout aurait été parfait. Le thème de l’âge d’or, cher aux Anciens qu’elle vénérait, d’Hésiode à Virgile, n’est pas directement transposé ici : c’est quelque chose de plus subtil qui est à l’œuvre. Les tropes mauvais de l’homme à l’encontre de la nature n’étaient pas moins absents du temps où les aristocrates dominaient encore. Selon elle, le pouvoir de nuisance de l’esprit bourgeois et de l’infrastructure capitaliste ne réside pas tellement dans l’invention d’un rapport parasitique nouveau de l’homme à ce qui l’entoure, mais plutôt dans une amplification technique démesurée de tendances préexistantes. Reste que si la vie d’autrefois n’était pas meilleure, elle n’était pas pire qu’aujourd’hui : plus qu’une nostalgie pour les temps passés, c’est l’ancien concept du temps que semble regretter Yourcenar. Cet ancien temps cyclique, qui n’allait nulle part, qui se répétait avec les saisons et les crues du fleuve, et dans lequel l’humanité parvenait à maintenir son équilibre avec la nature. Ce temps immémorial, immobile, itératif, ce temps de l’ordre, de la stabilité et de l’harmonie, précipité dans les horreurs de la linéarité par l’industrialisation. La clepsydre est brisée, et le temps liquide inonde et se répand.
On peut également remarquer à partir de cet extrait la manière qu’à Yourcenar d’attribuer la responsabilité de cet étiolement du monde à l’esprit humain, à une humanité générale et partagée, confondant du même coup ceux qui en profitent et ceux qui en sont les victimes. « Flémalle, jadis un des “délices du Pays de Liége”, m’offrait ce jour-là un échantillon de nos erreurs d’apprentis-sorciers. » Ce nous englobant et qui ne nomme personne renvoie dos à dos bourgeois propriétaires et prolétaires exploités. À ses yeux, les ouvriers qui habitent ces paysages blessés et travaillent dans les usines sont autant coupables, voire plus, que les bourgeois qui les dirigent — tels que, mettons, ses propres cousins, les Cartier de Marchienne, fondateurs et exploitants de nombreuses mines et industries dans la région carolorégienne. Le monde social, selon Yourcenar, ne peut être appréhendé, ne peut être compris, ne peut être épuisé, par la notion de classe. « La classe (mot détestable, que je voudrais voir supprimer comme le mot caste) ne compte pas ; la culture, au fond, très peu : ce qui n’est certes pas dit pour rabaisser la culture. Je ne nie pas non plus le phénomène qu’on appelle “la classe”, mais les êtres sans cesse le transcendent », déclarera-t-elle en entretien en 1980. Pour elle, il n’y a qu’une humanité commune, et des individus qui parviennent par leur qualité à s'arracher à la masse.
Habiter l’humanité
Orpheline de mère depuis toujours (sa mère Fernande décède des suites de l’accouchement qui la mit au monde), la petite Marguerite grandit dans le sillage de son père Michel, qui vagabonde de station balnéaire en cité thermale, toujours à la poursuite de l’une ou l’autre nouvelle conquête. Cette enfance cosmopolite et solitaire, qui n’a pour ainsi dire pour compagnie que celle de son père et de ses gouvernantes, a donné à l’enfant des modèles plutôt que des amis. Qu’il s’agisse de l’amie de son père, Jeanne de Vietinghoff, qui l’inspira pour la Monique d’Alexis ou le Traité du vain combat et à qui elle consacre, sous le pseudonyme de Jeanne de Reval, une bonne partie de Quoi ? L’Éternité, ou bien des auteurs grecs et latins qu’elle apprend à lire avec son père, Marguerite Yourcenar se forge des idoles, qui lui font entrevoir la grandeur et la noblesse que peut avoir, parfois, l’âme humaine.
C’est en cela que subsiste en elle quelque chose de cet esprit aristocratique hérité de ses parents, mais qui toutefois ne reposerait plus sur le sang, le rang ou l’argent, mais plutôt sur la probité morale, l’exemplarité intellectuelle et le sens du beau. Ce caractère exceptionnel de certaines élites ne peut se concevoir, bien sûr, qu’en miroir avec un mépris et une hostilité à l’égard de la masse du peuple, nécessairement médiocre, banal et abruti. Sa critique de la société de masse, de la consommation quotidienne, du tourisme globalisé, etc, aux relents franchement malthusiens (je ne compte les références à « l’encombrement » de la Terre ou au « pullulement qui produit les guerres totales, déclasse l'individu et pourrit l’espèce », pour reprendre une phrase de l’extrait ci-dessus) repose avant tout sur son aversion pour le peuple, compris non comme la somme des petites gens qui le composent, mais plutôt comme un principe abrutissant qui enferme l’individualité dans la bassesse et la vulgarité.
« Avoir vécu dans un monde qui se défait m’enseignait l’importance du prince » reconnaît Yourcenar dans le Carnet de notes qui suit les Mémoires d’Hadrien. L’image du despote éclairé a toujours été considérée par elle comme une réponse intéressante aux difficultés du gouvernement démocratique. Durant l’entre-deux-guerre, elle fait partie de ces jeunes intellectuels parisiens qui, tout en maudissant le matérialisme bourgeois, récusent la réponse soviétique au problème, et cherchent une troisième voie. Nombre d’entre eux ont ainsi été fascinés par le fascisme mussolinnien, dont l’esthétique antiquisante ne pouvait déplaire à Yourcenar. Que cette fascination ait relevé d’une hypnose médusée ou d’un authentique attrait intellectuel, elle l’a toujours récusé, bien que la thématique soit centrale dans ses œuvres de jeunesse (Tel Le Coup de grâce, de 1938, ou Denier du rêve, de 1934, qui se déroule dans la Rome fasciste, et qui fut complètement révisé par l’auteure après la guerre, en 1959, dans une version qualifiée de définitive, comme pour l’en épurer des aspects compromettants). Cette attirance, du reste, n’était pas surprenante dans le milieu littéraire de l’époque, où nombre d’auteurs et d’intellectuels littéraires se joignirent avec enthousiasme à la Collaboration, de Drieu la Rochelle à Brasillach, en passant par André Fraigneau, éditeur de Yourcenar duquel elle s’éprend ardemment, mais qui, homosexuel, la repousse (ce qui le rend encore plus désirable à ses yeux).
Ce qui la « sauva » du fascisme, en quelque sorte, c’est son anti-populisme radical, qui l’empêcha toujours de se rallier unanimement aux thèses mussoliniennes, et encore moins hitlériennes. S’exilant aux États-Unis avant la guerre, pour rejoindre sa traductrice Grace Frick qui deviendra sa compagne pour le reste de ses jours, elle se détourne des évènements contemporains pour l’étude du passé lointain. Je pense que cet exil traduit chez Yourcenar, plus que la supériorité du passé sur le présent, celle de la morale sur la politique. On peut s’en persuader en lisant la longue partie de Souvenirs Pieux consacrée à ses grands-oncles maternels, les frères Pirmez, Octave et Rémo. Titrée Deux voyageurs en route vers la région immuable, elle suit Octave, du reste auteur notable du XIXe siècle wallon, qui tente de faire sens du suicide de son frère. Tout au long du chapitre, Rémo, dont elle rapporte qu’il fonda des hebdomadaires politiques et qu’il s’engagea contre les Versaillais dans la Commune de Paris, est de part en part décrit comme un idéaliste, un utopiste, un illuminé voire un naïf, en somme un romantique, influencé par Wagner, Darwin ou Schopenhauer (Marx n’est jamais cité), détaché de la réalité d’un monde ouvrier qu’il idéalise. On voit bien que le rejet du politique par Yourcenar en devient une dénégation de son pouvoir agissant sur les vies et le monde.
Être femme
Un autre exemple révélateur du refus du politique par Yourcenar tient dans sa vision du féminisme et de la sexualité. Autrice importante de la vie intellectuelle française, première femme élue à l’Académie Française, compagne d’une femme durant plus d’une quarantaine d’année, Yourcenar ne profite pourtant pas de sa position médiatique privilégiée pour faire entendre des revendications de la cause féministe, comme elle a pu le faire pour la protection de l’environnement ou les droits des animaux, par exemple. Il faut dire que le rapport de Yourcenar aux femmes, dans ses romans comme dans sa vie, voire même par rapport à sa propre identité de femme, est à tout le moins compliquée. Les protagonistes de ses œuvres, à l’exception de quelques poèmes ou essais, sont pratiquement tous des hommes. Dans le Labyrinthe du monde, elle donne rarement la parole aux femmes, et utilise à l’occasion des tournures de phrases franchement misogynes, qui contrastent avec l’esthétisation-idéalisation de certaines, au premier rang desquelles Jeanne de Reval. Régulièrement interrogée sur le mouvement féministe, la réponse de Yourcenar n’a jamais évolué : si elle se déclare pour l’ensemble des droits que réclament les féministes — droit de vote, droit à disposer de son corps, droit à la contraception et à l’avortement, droit à un salaire égal, etc. —, en somme les droits qui permettraient aux femmes de vivre comme les hommes, elle s’est toujours dressée contre ce qu’elle estimait être leurs « excès », c’est-à-dire selon elle la propension à considérer l’homme en ennemi, qui ne lui paraît « pas naturelle ». On retrouve ici sa déconsidération de la lutte, en faveur de l’ordre et de l’harmonie.
De même, sur la question de sa sexualité, Yourcenar refusait d’y voir une quelconque identité, et encore moins le fondement d’un combat. Elle ne se revendiquait ni lesbienne, ni même bisexuelle, mais se réclamait simplement d’une « liberté d’aimer » dépolitisante. La question de l’homosexualité, omniprésente dans son œuvre, est dans l’écrasante majorité des cas encore une fois réservée aux hommes, et souvent appréhendée comme une initiation, un passage obligé de la formation de l’individu, à la mode antique. Cette liberté d’aimer devient dérangeante, voire franchement perturbante, lorsqu’elle l’étend aux relations incestueuses et entre adultes et enfants. À ce titre, il faut lire le passage ahurissant de Quoi ? L’Éternité où elle relate des attouchements que lui fait subir son cousin alors qu’elle était âgée de dix ans. Je ne reproduirai pas ici la description de la scène, mais plutôt la justification que Yourcenar en donne :
« Si je consigne ici cet épisode si facile à taire, c'est pour m'inscrire en faux contre l'hystérie que provoque de nos jours tout contact, si léger qu'il soit, entre un adulte et un enfant pas encore ou à peine pubère. La violence, le sadisme (même sans rapport immédiatement apparent avec la sexualité), la fringale charnelle s'exerçant sur un être désarmé sont atroces, et peuvent souvent fausser ou inhiber une vie, sans même compter la destruction de celle de l'adulte, bien des fois accusé à faux. Il n'est pas sûr au contraire qu'une initiation à certains aspects du jeu sensuel soit toujours néfaste ; c'est parfois du temps de gagné. Je m'endormis contente d'avoir été trouvée belle, émue que ces minces protubérances sur ma poitrine s'appelassent déjà des seins, satisfaite aussi d'en savoir un peu plus sur ce qu'est un homme. »
On voit ainsi poussés à l’extrême les travers de la pensée yourcenarienne qui, dans sa naturalisation des rapports politiques et sociaux, en vient à justifier la domination et la plus crasse des violences. Sa mise en avant de l’individu l’empêche de voir les structures sous-jacentes aux actes du quotidien, particulièrement celles qui gouvernent aux oppressions et aux crimes les plus honteux, telles que les agressions sexuelles sur les enfants.
Unum sum et multi in me
Marguerite Yourcenar a fait sienne la devise de Zénon, dans l’Œuvre au noir : Unum sum et multi in me. Je suis Un et il y a des multitudes en moi.
Y a-t-il eu plusieurs Marguerite Yourcenar ? On pourrait le penser. D’un côté, l’humaniste érudite et cosmopolite, auteure exemplaire et engagée pour la protection de l’environnement et du climat, lesbienne sans enfants, végétarienne et défenseuse de la première heure des droits des animaux, curieuse des cultures, langues et religions du monde, traductrice des Negro Spirituals en français, dénonciatrice de la marchandisation capitaliste de la vie et du philistinisme bourgeois, penseuse de la dignité et de l’universel. De l’autre, l’aristocrate décliniste et élitiste, aux affects malthusiens voire fascisants qui dans sa misogynie incorporée a tout fait pour ne plus être perçue comme femme, l’orientaliste et folkloriste, la conservatrice quasiment réactionnaire, défenseuse de l’ordre des puissants en l’inscrivant dans l’ordre naturel. Ces deux Yourcenar pourraient exister face-à-face, voire côte-à-côte. J’ai tenté de rapidement montrer comment elles se rejoignaient, dans une pensée aux recoins complexes, qui sans doute n’est pas conséquente jusqu’au bout, mais qui peut former un tout cohérent et, à tout le moins, intéressant.
Mais la maxime de Zénon traduit surtout autre chose. Que pour Yourcenar, l’individu est nécessairement relié au reste de l’humanité. Le soi est collectif, ou plutôt n’importe qui peut être moi. Interrogée par Bernard Pivot sur son intense activité de traductrice, et voulant savoir si ce rôle ne lui faisait pas perdre un temps précieux à consacrer à son œuvre personnelle, Yourcenar sourit et réplique malicieusement :
« C’est la même chose. Bien sûr. Je n’ai jamais fait de différence entre vous et moi. […] Alors vraiment que ce soit moi à qui il arrive quelque chose, ou que ce soit quelqu’un d’autre, j’avoue que je ne vois pas beaucoup la différence. Qu’un homme ait écrit de très beaux vers, qui m’émeuvent, sur la vie, la mort, l’amour, la politique… ou que ce soit moi qui les écrive, franchement je ne vois pas la différence. Nous avons exprimé quelque chose qui devait être exprimé, c’est tout. »
On comprend mieux son autobiographie sans sujet, ou aux sujets multiples et changeants. On comprend mieux sa récusation de la classe, du genre, de l’orientation sexuelle, de la culture, de l’origine géographique, de l’âge, des identités politiques ou partisanes, comme récusation de toutes ces catégories qui se dressent entre l’individu et l’humanité. On comprend mieux, aussi, son amour de la nature, comprise comme principe transcendant ces délimitations arides et abstraites, créées par l’homme. On comprend mieux, enfin, son attachement à la noblesse, au beau et à la dignité, comme lien de fidélité à soi et à l’ensemble des autres.
Le Labyrinthe du monde est une œuvre profuse et riche. Il reste quantité de sujets que je n’ai pas abordé, y compris ceux nécessaires pour comprendre en profondeur la pensée de Marguerite Yourcenar, que j’ai ici grandement simplifiée — je pense par exemple à sa fascination pour la mort, à ses réflexions sur la religion et le mysticisme, etc. Yourcenar est disparue une cinquantaine de pages avant d’achever le Labyrinthe. Elle nous le livre en testament.