critique &
création culturelle

L'Ère du verseau

Pas juste la fin de... la Cerisaie

Francesco Italiono (Lionia), Marie Bos (Lioubov) et Joey Elmaleh (Varia), devant la Carisaie. © Michel Boermans

L’Ère du Verseau, troisième création du collectif Colonel Astral, jouée au théâtre Océan Nord, nous plonge dans une relecture libre de La Cerisaie d’Anton Tchekhov. Loin d’une interprétation classique, la troupe joue avec les codes du théâtre, les actualités et les glissements temporels pour faire apparaître une déclinaison profondément contemporaine, qui fait tristement écho au contexte politique, qu’il soit local ou global.

Pour cell·eux qui, comme moi, n’avaient encore jamais vu d’œuvre de Tchekhov, la découverte est saisissante. Depuis qu’on m’avait parlé de La Cerisaie, son nom revenait comme une évidence, un pilier incontournable du théâtre. Pourtant, je ne le connaissais pas. Quel privilège, à l’âge adulte, de pouvoir encore découvrir un artiste ayant marqué l’histoire des arts avec une telle justesse, au point d’en traverser les époques. Pour les fans de Xavier Dolan, comme je le suis, cette pièce m’a fait penser à Juste la fin du monde, adaptation cinématographique de la pièce éponyme écrite par Jean-Luc Lagarce 100 ans après La Cerisaie, tant par des similarités évidentes dans l’histoire (le retour d’un personnage à un moment de crise, dans sa famille) que par l’importance majeure des détails.

L’écriture de Tchekhov, profondément humaine, parvient à exprimer des émotions d’une intensité rare à travers des interprétations sobres, presque retenues. Là où tout s’exprime dans la subtilité des regards dans le film de Xavier Dolan, l’émotion passe ici par de simples phrases du quotidien qui révèlent les tensions en chacun·e de nous mais aussi les tensions d’une époque. C’est précisément de ce réalisme-là qui me plait tant dont s’empare le collectif Colonel Astral : celui qui fait écho à notre propre vécu. En modernisant l’œuvre grâce à des références actuelles et des anachronismes assumés, cette adaptation nous parle à chacun·e individuellement, tout en mettant en lumière, comme le texte original, des tensions universelles transposables à de nombreuses époques.

Jo Deseure (Charlotta) et Marie Bos (Lioubov), gouvernante et maîtresse de maison. © Michel Boermans

Une femme, Lioubov, retourne, après des années à fuir son passé, dans sa maison familiale entourée d’une cerisaie. Jouée par l’excellente Marie Bos, aussi membre du collectif avec Estelle Franco, Francesco Italiano et Guillemette Laurent (acteur·ices et metteur·ses en scène), elle parvient, tout comme les sept autres comédien·nes à nous embarquer dans un drame familial d’une grande justesse et d’un humour fin, en réveillant un sentiment doux amer : celui de la nostalgie. Sur cette propriété, La Cerisaie, vivent encore des membres de sa famille, mais aussi une accumulation de souvenirs. Parmi eux, la perte de son enfant, noyé sur ces mêmes terres. La maison doit désormais être vendue pour dettes. C’est la fin d’une ère. La pièce aborde le deuil : celui d’un enfant, d’un lieu mais aussi celui d’une époque, d’un système familial et sociétal qui ne fonctionne plus. Comme lorsqu’on pleure un proche, accepter la fin d’un monde passe par différents états émotionnels : le déni, la colère, le chagrin, puis l’acceptation. Et après ? Comment se reconstruire lorsque tout ce qui fait socle disparaît ?

C’est ici que le titre de la pièce prend toute sa dimension. Pour les initiés à l’astrologie, comme je le suis, nous entrons actuellement dans une nouvelle ère : celle du Verseau, défini par ses idées novatrices et son engagement collectif, en quittant progressivement celle du Poisson, plus spirituel mais aussi plus traditionnel. La dernière fois que les planètes se sont alignées de cette manière, c’était au XIXᵉ siècle. Une époque marquée par les révolutions, la remise en cause du système établi et des normes sociales, l’abolition du servage et de l’esclavage… et la naissance d’Anton Tchekhov.

L’écrivain est ainsi bercé par une période de transition et de (re)construction d’un monde qui n’a déjà plus grand-chose à voir avec l’ancien. Les modèles hérités s’effondrent pour laisser place à d’autres, encore flous, encore à inventer.

La famille, lien de tension intergénérationnelle

Cette réflexion traverse également la structure familiale, véritable paradigme de la pièce. Tout comme dans l'œuvre de Jean-Luc Lagarce adaptée au cinéma par Xavier Dolan, la crise et la difficulté à se comprendre sont omniprésentes. Ici, trois générations d’acteur·ices cohabitent sur scène, à l’image des trois générations de personnages. Au-delà de certains conflits familiaux très justement joués, et souvent très drôles dans leur actualisation, ce qui frappe, c’est à quel point chaque génération incarne une époque et une mentalité.

© Michel Boermans

La plus ancienne est marquée par une rudesse héritée des sacrifices passés, empreinte toutefois d’une spiritualité presque poétique. La génération des parents représente une bourgeoisie déchue, enfermée dans l’illusion que tout finira par s’arranger afin de continuer à jouir de privilèges qui constituent leur unique réalité. Enfin, la jeunesse s’érige en force antisystème, cherchant à imaginer un avenir différent sans encore savoir précisément comment le construire.

Certains personnages essentiels, gravitant autour de la famille, incarnent également celles et ceux qui se reconstruisent après la fin de leur servitude. Une liberté nouvelle, faisant office de richesse soudaine. Se pose alors la question de la manière de faire fructifier le peu qu’on possède, et d’appartenir ou non, à ce monde fondé sur l’accumulation.

Ces différentes réalités se retrouvent aussi dans la mise en scène et le jeu des acteur·ices : une gestuelle d’aristos dans un décor dépareillé, des costumes très représentatifs de chaque génération sans jamais tomber dans la caricature, un peu de bling, beaucoup de récup et des moments où tout part en vrille sur scène ; de la danse jusqu’à la transe, du chant volontairement faux, des têtes de pigeons… Témoignage de l’absurdité de ces différentes réalités cohabitant dans un même espace et cadeau visuel délirant permettant le lâcher prise, autant pour les comédien·nes que pour le public.

Les contrastes entre les différents protagonistes appuient sur la crise entre différents paradigmes : traditionnels, capitalistes et ceux plus progressistes, plus coopératifs. Cette crise qu’on retrouve en chacun·e de nous, au sein de notre famille, dans notre époque mais aussi celle d’un lieu : le théâtre.

Joey Elmaleh (Varia, fille adoptive de Lioubov), Ferdinand Despy (Piotr, professeur) et Kalya Barras da Fonseca (Ania, fille de Lioubov) dans un moment de célébration. © Michel Boermans

Le théâtre, preuve à conviction d’une crise politique

Ces dimensions politiques se déploient aussi dans l’usage du théâtre lui-même. Il n’est ici pas un simple lieu de représentation : il devient sujet, espace de fiction et outil de déplacement du regard. La pièce s’ouvre sur une interpellation directe du public, rompant d’entrée de jeu le quatrième mur en l’invitant à s’interroger sur sa place au sein des gradins.

Ce public n’est pas seulement témoin : il est invité à bouger, à changer de perspective en prenant place, après l’entracte, de l’autre côté de la scène. En jouant avec ses propres codes et en les exposant frontalement, L’Ère du Verseau rappelle que le théâtre est historiquement un lieu de rassemblement, de remise en question et de dialogue. Il est pourtant aujourd’hui en danger, en tant qu’institution, mais aussi concrètement à travers des lieux comme le théâtre Océan Nord, face aux politiques restrictives actuelles. Dans la Cerisaie, le toit de la propriété fuit, mais au théâtre Océan Nord, aussi. Comment laisser libre cours à la création artistique dans une société qui capitalise tout ? C’est ce sujet-là qui nous hante jusque pendant l’entracte, lors duquel je commence à discuter avec les responsables du théâtre Océan Nord qui me confient souffrir des restrictions budgétaires et des normes impossibles à respecter. Comment proposer aux artistes un espace respectueux du temps que prend la création tout en restant à flot ? Le plateau tout autant que le reste du théâtre deviennent alors un espace politique au sens noble : un endroit où l’on pense ensemble et où l’on ressent collectivement.

Mais comment définir ce futur ? Par quoi commencer ? L’Ère du Verseau ne propose pas de réponses toutes faites, mais exprime avec finesse le basculement entre un monde qui se termine et un autre qui peine à naître. Chaque ressenti individuel devient alors une facette d’une même tension collective : le déclin d’un système politique à bout de souffle, la nostalgie du passé, la peur du futur, mais aussi l’organisation collective vers l’espoir du changement. La pièce se termine par un plateau presque vide, à l’exception des objets du décor rassemblés par les acteur·ices-mêmes et disposés en amas, prêts à brûler.

L'Ère du verseau

D'apès Anton Tchekov
Adaptation et texte original : Marie Bos et Francesco Italiano
Avec Kalya Barras da Fonseca, Marie Bos, Jo Deseure, Didier de Neck, Ferdinand Despy, Joey Elmaleh, Estelle Franco, Francesco Italiano
Mise en scène : Guillemette Laurent, Marie Bos, Francesco Italiano, Estelle Franco
Scénographie : Nicolas Mouzet Tagawa Lumière Nicolas Sanchez
Création sonore : Olmo Missaglia
CostumesClaire Farah
Régie Lumière : Léo Monvoisin
Régie générale : Nicolas Sanchez
Régie Plateau : Clara Dumont

Vu au théâtre Océan Nord le 11 février 2026

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