critique &
création culturelle

Le choc théâtral de Prima Facie

Quand la loi vacille

© Gaël Maleux

Avec Prima Facie, la dramaturge Suzie Miller transforme un monologue d’avocate en un procès implacable du système judiciaire. Succès mondial porté notamment par Jodie Comer, la pièce trouve aujourd’hui au théâtre Le Public une incarnation intense grâce à la performance de Mathilde Rault.

Dans une salle presque nue, une femme avance vers le public. Elle parle vite, avec assurance. Elle raconte les tribunaux, les juges, les jurés, les stratégies de défense. Pendant quelques minutes, le spectateur croit assister à un récit de victoire : celui d’une avocate pénaliste brillante, redoutable en plaidoirie, qui sait mieux que quiconque comment exploiter les failles du système judiciaire.

Puis, imperceptiblement, quelque chose se fissure.

Avec Prima Facie, la dramaturge australienne Suzie Miller a imaginé un objet théâtral d’une redoutable simplicité : un monologue de 90 minutes qui démonte, pièce après pièce, la manière dont la justice traite les affaires de violences sexuelles. Créée en 2019 en Australie, la pièce s’est rapidement imposée comme un phénomène mondial. Sa production londonienne, portée par Jodie Comer, a remporté plusieurs récompenses majeures dont l’Olivier Award du meilleur spectacle, avant de triompher à Broadway.

Mais au-delà des récompenses, ce qui frappe critiques et spectateurs tient à la puissance du dispositif dramaturgique : un seul corps sur scène, mais tout un système sur le banc des accusés.

Une mécanique juridique implacable

Au début de la pièce, Tessa est au sommet de sa carrière. Issue d’un milieu modeste, elle a gravi tous les échelons du barreau grâce à son intelligence et à sa détermination. Son talent repose sur une compréhension parfaite de la mécanique judiciaire : le doute raisonnable, la présomption d’innocence, la nécessité de preuves irréfutables. Ces principes sont le cœur du droit pénal. Ils protègent les accusés contre les erreurs judiciaires. Mais dans les affaires d’agression sexuelle, ils peuvent aussi devenir des obstacles presque infranchissables. Comme le montre la pièce, les victimes doivent souvent prouver avec une précision quasi impossible ce qui s’est passé — parfois des mois ou des années auparavant.

Tessa connaît ces mécanismes mieux que personne. Elle les utilise pour défendre des hommes accusés de viol, et elle gagne. Jusqu’au jour où elle se retrouve de l’autre côté de la barre.

© Gaël Maleux

Quand la loi rencontre l’expérience

Le basculement est brutal. Une nuit, Tessa est agressée par un collègue qu’elle connaissait et respectait. Ce qui suivra constitue le cœur émotionnel de la pièce : l’expérience vertigineuse d’une juriste qui découvre que la loi qu’elle maîtrise parfaitement est incapable de reconnaître ce qu’elle vient de vivre. Car soudain, la logique juridique – preuves, témoignages, cohérence narrative – ne correspond plus à l’expérience du corps et du traumatisme vécus cette fois directement.

La pièce ne dénonce pas simplement un crime. Elle révèle une tension plus profonde entre deux vérités : celle vécue par les victimes et celle admissible devant un tribunal. Cette tension est précisément ce que le titre latin prima facie – « à première vue » - suggère : ce qui semble évident ne l’est pas forcément aux yeux de la loi.

Le pouvoir brut du monologue

Si le texte frappe si fort, c’est aussi parce qu’il repose sur une forme radicale : un seul personnage, une seule actrice, une seule voix. Dans la mise en scène de David Leclercq présentée au théâtre Le Public, ce seul en scène devient un véritable tour de force.

Pendant près d’une heure et demie, Mathilde Rault occupe seule la scène. Mais à travers son récit surgissent juges, avocats, témoins et accusés. Par la seule force de la parole et du jeu, elle recrée tout un univers judiciaire. La performance impressionne par sa précision et sa progression dramatique. Le texte commence presque comme une conférence brillante sur le droit pénal, puis se transforme peu à peu en confession, avant d’atteindre une forme de réquisitoire. Le spectateur n’est plus seulement témoin. Il devient presque juré.

© Gaël Maleux

Un théâtre qui dépasse la scène

Si Prima Facie touche autant de publics à travers le monde, c’est aussi parce qu’il dialogue avec une question profondément contemporaine : celle du consentement et de la crédibilité accordée à la parole des victimes.

Dans plusieurs pays, la pièce a suscité des débats juridiques et éducatifs autour de la manière dont les procès pour viol sont menés. Le théâtre devient alors un espace de réflexion collective. Là où les statistiques et les rapports juridiques peinent à provoquer l’empathie, un récit incarné peut bouleverser la perception du public. Ce n’est sans doute pas un hasard si l’histoire de Tessa connaîtra bientôt une nouvelle vie au cinéma, avec une adaptation filmique portée par Cynthia Erivo.

Ce parcours international dit aussi autre chose, de manière plus troublante encore. Créée en Australie en 2019, reprise au Royaume-Uni puis aux États-Unis avant d’arriver aujourd’hui à Bruxelles, Prima Facie traverse des systèmes judiciaires pourtant distincts — et révèle, à chaque étape, une même mécanique, une même violence. Comme si, au-delà des spécificités nationales, une forme d’homogénéité s’imposait dans la manière dont les violences sexuelles sont perçues, jugées, et souvent mises en doute. Ce vertige-là dépasse le cadre du théâtre : il interroge en profondeur les sociétés occidentales, leurs structures judiciaires, et le traitement réservé à la parole des victimes. En cela, le choc provoqué par la pièce ne tient pas seulement à son récit, mais à ce qu’il révèle d’un malaise partagé.

Une expérience théâtrale nécessaire

Ce qui frappe, en sortant de la salle, n’est pas seulement l’intensité de la performance ou la rigueur du texte. C’est la sensation d’avoir assisté à une expérience qui dépasse la simple représentation théâtrale. Car Prima Facie ne se contente pas de raconter une histoire. Elle oblige à réfléchir à un paradoxe troublant : un système juridique conçu pour protéger peut parfois devenir un obstacle pour celles et ceux qu’il devrait défendre.

En transformant la scène en tribunal imaginaire, la pièce ne prononce pas de verdict définitif. Elle pose plutôt une question ouverte au public : et si la justice devait apprendre à écouter autrement ?

© Gaël Maleux
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Prima Facie

Texte de Suzie Miller
Traduction de Dominique Hollier et Séverine Magois
Mis en scène par David Leclercq
Avec Mathilde Rault
Scénographie et costumes : Laurence Hermant
Lumières : Laurent Kaye
Compositeur musique originale : Pascal Charpentier
Régie : Geoffrey Leeman et Edouard Legardien


Vu au théâtre Le Public le 13 mars 2026

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